Quand on dit que "La danse des canards" a quarante ans, on parle de la chanson popularisée par J.J. Lionel, véritable ouragan dans l’univers de la chanson française. Elle reste la deuxième meilleure vente de 45-tours ou singles en France, après le "Petit Papa Noël" de Tino Rossi. En réalité, la musique de "La danse des canards" est beaucoup plus ancienne et, à la vérité, son créateur suisse, Werner Thomas, serait bien incapable de préciser quand il l’a composée. Né en 1929, devenu accordéoniste, il anima, à partir de 1957, les restaurants et les hôtels des stations touristiques de Locarno puis de Davos. Werner Thomas y faisait danser les gens en reprenant les airs à la mode et il y ajoutait, à l’occasion, quelques trucs à lui. Notamment ce morceau auquel il n’avait même pas songé à donner un titre.
L’accordéoniste constata que les gens, lorsqu’ils dansaient là-dessus, s’amusaient à battre les ailes comme un oiseau. Probablement étaient-ils inspirés par l’intro qui, c’est vrai, pouvait évoquer un mouvement de volaille. Ce sont les danseurs de Davos qui, lorsqu’ils redemandaient cette polka, disaient parfois Der Ententanz, la Danse des canards. Mais ils pouvaient tout aussi bien demander la Danse des poulets ou la Danse des oiseaux.  “Je n’ai jamais pensé que cette petite musique pourrait me rapporter de l’argent”, a raconté par la suite le musicien suisse. “Moi, je l’aimais. Ma femme l’aimait. Et les gens me la redemandaient. J’étais heureux…”

L'aventure belge

Au début de 1972, Werner Thomas avait été embauché pour animer la Cava Grischa, l’espace dansant de l’hôtel Europe, à Davos, où un producteur belge, Louis van Rijmenant, directeur de la firme de disque flamande Intervox, est descendu pour ses vacances d’hiver. Il fut ébloui par ce morceau que l’accordéoniste suisse traînait depuis une quinzaine d’années. Il lui signa un contrat d’édition, amena Werner Thomas à Anvers et, avec un groupe instrumental de Gand, le Bobby Setter Band, ils adaptèrent la musique aux techniques modernes des synthétiseurs qui permettaient, dans l’intro, de se rapprocher d’un son évoquant un peu l’univers de Donald Duck, le canard de Walt Disney.

Le succès planétaire

La première version en disque, toujours instrumentale, sortit en 1973 par Cash&Carry (Bobby Setter&Co). Et puisque cette musique n’avait pas de titre et que les gens qui en parlaient évoquaient indistinctement les canards, les poulets ou les oiseaux, ce premier disque prit un titre qui leur convenait à tous : Tchip Tchip. Succès immédiat ! 200.000 disques dans la partie flamande du pays. Mais van Rijmenant était convaincu qu’il pouvait vendre ça dans le monde entier. À cette époque, à Cannes, le Midem était le plus grand marché du disque du monde. Il y présenta son Tchip Tchip qu’un producteur américain, Stanley Mills (éditeur de What a difference a day makes), décida d’exporter aux États-Unis sous le titre "The birdie song" (La chanson des oiseaux). L’histoire se répéta.

Lorsque les gens lui téléphonaient pour lui parler de cette musique qui était toujours instrumentale, ils disaient “The chicken dance” (La danse des poulets). La première fois, Mills répondit “Je ne connais pas cette chanson ! Elle n’est pas chez moi !” Après, il a compris. Trois ans plus tard, plus personne ne parlait de "The birdie song". En Amérique, c’était devenu "The chicken dance". Qui avait aussi un surnom : "The Club Med song".

La musique de Werner Thomas a été enregistrée en 370 versions, vendue dans 42 pays et elle a dépassé le cap des 40 millions d’exemplaires !