Esthétique trop sexy, paroles trop vulgaires, univers trop explicite. Depuis sa sortie, la nouvelle chanson de Cardi B et Megan Thee Stallion, "Wap", ne cesse de faire parler d’elle. Non seulement pour la présence de stars comme Kylie Jenner, Rosalia ou encore Normani dans le clip ou pour les 100000 dollars dépensés en tests Covid pour le tournage, mais aussi car leur vision de la féminité dérange. Entourées de grands fauves dans un manoir, les deux rappeuses exposent leur corps et leur sensualité. Une hypersexualisation sans doute trop aveuglante pour certains, mais complètement assumée et revendiquée.

Certaines voix s’élèvent ces derniers jours pour critiquer ce qu’elles considèrent comme de la grossièreté. Plusieurs élus politiques américains ont d’ailleurs partagé leur ressenti sur leur compte Twitter. "Cardi B et Megan Thee Stallion ramènent les femmes 100 ans en arrière avec leur chanson dégoûtante et abominable", s’insurge l’ancienne candidate républicaine au Congrès DeAnna Lorraine. L’acteur britannique Russell Brand a lui aussi décidé qu’il se devait d’exposer son point de vue dans une vidéo de 20 minutes. Dans celle-ci, il assure que le clip "n’était pas particulièrement distinct" de ce qu’il aurait "obtenu en regardant du contenu érotique plus conventionnel". Autrement dit, le clip s’apparenterait plus à de la pornographie, selon lui.

Un commentaire qui a du mal à passer auprès de la communauté féministe, qui demande à cet humoriste de ne pas intervenir sur un sujet qui ne le concerne pas, à savoir la sexualité des femmes noires, et sur la manière dont celles-ci souhaitent s’en emparer. La réappropriation du corps est d’ailleurs l’un des fers de lance de Cardi B depuis le début de sa carrière. Ouvertement féministe, elle utilise son passé de strip-teaseuse et les stéréotypes liés à cette profession pour s’émanciper. Elle passe ainsi du statut de dominé à dominant. Une sorte de revanche sur le patriarcat et de reprise d’autonomie sur les fantasmes masculins.

"Le patriarcat punit toujours les femmes pour avoir discuté de l'une de leurs expériences sexuelles. Si une femme a survécu à une agression sexuelle, elle est blâmée pour ses actes ou pour ce qu’elle porte. Si une femme parle de plaisir sexuel, elle est qualifiée d'immorale. Les femmes ne peuvent donc vraiment pas gagner quand elles parlent de sexe dans leur vie personnelle ou dans leur art, y compris Cardi B et Megan Thee Stallion", assure Sherri Williams, professeure de communication et des médias à l'American University située à Washington D.C., qui concentre ses recherches sur la manière dont les femmes de couleur sont représentées dans les médias. Selon elle, puisque les deux rappeuses utilisent leur voix pour discuter de sexe et de plaisir, leur musique est donc féministe. "Elles expriment ce qu'elles aiment, ce qu'elles veulent et qui elles sont sexuellement, comme les hommes depuis des décennies dans la musique populaire. Je pense que la critique de ces deux femmes de couleur ayant des éléments sexuels dans leur musique est particulièrement intéressante car globalement, depuis des siècles, les idées sur la sexualité des femmes de couleur ont été largement discutées. Mais lorsque les femmes de couleur parlent de leur propre plaisir sexuel, c'est un problème", dénonce la chercheuse américaine.

Dépasser la sexualité

Peu importent les commentaires, Megan Thee Stallion, interprète de l’immense tube "Savage", et Cardi B continuent d’ouvrir la voie aux artistes féminines dans le monde du hip-hop, encore largement dominé par les hommes. "Cardi B est devenue une figure centrale, inévitable, qui a déjà taillé sa place dans l’histoire du hip-hop. Si elle avait des détracteurs au début, ils sont réfutés à chaque nouvelle chanson", assure Jérémie McEwen, auteur de l’essai Philosophie du hip-hop (Éditions XYZ, 2019). Son succès est presque à chaque fois garanti. Au cours des premières 24 heures sur YouTube, le clip a généré plus de 26 millions de vues. Il s’agit du meilleur démarrage pour une collaboration féminine sur la plateforme. Le titre vient tout juste de se classer en première place du classement Billboard, avec plus de 93 millions de streams, un record jusque là détenu par Ariana Grande avec "7 Rings" en 2019.

Réduire ses artistes à leur image outrancière et sulfureuse serait avoir une vision bien courte de leur impact sur l’industrie musicale. Les musiques de Cardi B dépassent aussi souvent la sexualité, en plus d’être des odes à l’indépendance et à la confiance en soi, elles traitent de sujets sans doute moins apparents. "La chanson ‘Be Careful’ est une véritable incarnation de la fameuse éthique du care, tellement à la mode ces jours-ci. Le soin et le souci d’autrui empreints de vulnérabilité, comme vision du monde, trouvent écho dans cette chanson", détaille Jérémie McEwen.

La chanteuse de "Bodak Yellow" devient également une influence importante en politique, elle n’hésite pas à se servir de ses réseaux sociaux, où elle est suivie par plus de 70 millions de personnes, pour soutenir les candidats du parti démocrate comme Joe Biden ou Alexandria Ocasio-Cortez. Comme elle le dit elle-même dans "Best Life", la jeune femme "vit sa meilleure vie". Et tant pis pour ceux à qui ça ne plairait pas.