Il en aura même joué devant Albert Ier.

L’harmonica est un instrument qui exige du souffle. Le paradoxe, dans le cas de Toots Thielemans, c’est qu’il fut un enfant asthmatique. À partir de ses 10 ans et jusqu’à ses 16 ans, il fut régulièrement soigné au préventorium marin de Klemskerke. Ce qui ne l’a pas non plus empêché d’atteindre un âge vénérable. Lundi, il est mort dans son sommeil. À 94 ans.

La maison natale de Toots Thielemans se trouve au 241, de la rue Haute, dans le cœur sentimental de Bruxelles. Un Marollien et un vrai ! Né le 29 avril 1922 à 22 heures. En Amérique, un autre géant du jazz, Duke Ellington, est né lui aussi un 29 avril.

À l’origine, Toots ne s’appelait pas Toots, mais Jean-Baptiste. C’est en 1946, au début de sa carrière, qu’il songea à prendre un prénom de guerre. Il en voulait un qui swingue. Il opta pour celui de deux jazzmen qu’il aimait, Toots Mondelo et Toots Camarata. Le spécialiste Marc Danval, auteur d’une biographie, Toots Thielemans, chez Racine, a démontré que, pour les Américains, Toots était un diminutif du prénom Toussaint.

Notre Toots fut donc considéré comme le maître mondial de l’harmonica et tout qui le suivait savait qu’il fut aussi un extraordinaire joueur de guitare. Pourtant, son premier instrument fut l’accordéon. "Mon père était patron de café et je dois mon premier contact avec la musique à un accordéoniste qui venait, le dimanche, animer le bistrot. Avec une boîte à chaussures, je jouais en imitant ses gestes. Alors, mon père m’acheta un accordéon en carton."

C’est devenu son jouet préféré. Et, chaque semaine, le petit Janke, comme tout le monde l’appelle, attend l’accordéoniste du dimanche avec une impatience fébrile. Le jour de ses 7 ans, sa grand-mère lui achète un vrai accordéon pour enfant. Toots Thielemans l’a conservé pendant toute sa vie. Huit jours après l’avoir reçu, l’enfant se produisait devant les clients de son père : "Je jouais Ramona et La Tonkinoise. Totalement d’oreille. J’étais la grande attraction du café."

Le succès fut tel, et surtout la passion du gamin, que son père l’inscrivit chez un professeur, lequel le conduira à participer à des manifestations très populaires à l’époque : des concours d’accordéon. C’est dans ce contexte, un concours pour jeunes, que Jean-Baptiste Thielemans foulera pour la première fois les planches du Cirque Royal. En présence du roi Albert Ier, il remporte un premier prix d’accordéon.


La conquête de l’Amérique

"En Belgique et au Japon, on me reconnaît dans la rue. En Amérique, on me connaît moins visuellement. Mais, en 1997, j’avais fait la musique d’un feuilleton qui a été très populaire chez les enfants, Sesame Street. Et ils entendaient donc ma musique tous les jours sans me voir."

Jean-Baptiste Thielemans, 26 ans, a découvert l’Amérique en 1948, grâce à un oncle fan de musique qui lui offrait le voyage. Ils ont débarqué à Miami : "Dans les bars de jazz, on acceptait parfois des musiciens amateurs. Je m’y suis fait très vite des amis. Ils me disaient que personne ne jouait de l’harmonica comme moi. Et ça, je crois que c’est vrai ! Stevie Wonder, par exemple, joue remarquablement de l’harmonica et je peux dire que j’ai beaucoup appris de lui. Mais, lui et moi, nous ne jouons pas de la même manière."

Parmi ces amis , il y avait un photographe. "Il connaissait tous les musiciens de New York. C’est lui qui m’a fait découvrir la 52e Rue qui, à l’époque, n’était qu’une suite de clubs de jazz. Où je me suis produit. Et un jour, j’ai appris que le grand Benny Goodman formait un nouvel orchestre et que je pouvais venir jouer avec lui. Malheureusement, il était très difficile d’obtenir un permis de travail aux États-Unis. J’ai dû attendre que Benny vienne en Europe, en 1950, pour tourner avec lui."

Finalement, pour recevoir le fameux permis de travail, il dut prendre, en 1952, un emploi au bureau new-yorkais de la Sabena, poste qu’il devait à un ami de son père. Et le soir, il joue dans les clubs. "Les allers-retours coûtaient une véritable fortune. Alors, il m’est arrivé de rester trois ans là-bas sans revenir. J’avoue que je courais les quelques salles de cinéma de New York affichant des films français et que j’allais dans les restaurants français. J’avais besoin d’entendre la langue."

En 1952, il est entré, comme guitariste, dans le quintette d’un pianiste anglais aveugle, George Shearing. Il y est resté jusqu’en 1959. "La vie de tournée, ça n’était pas gai. Ceux qui étaient mariés n’avaient pas les moyens d’emmener leur femme. Sur scène, on est parfois bon, parfois mauvais. Quand on est mauvais, pour oublier, on prend un verre de trop ou un peu de drogue. Moi, je ne l’ai jamais fait. J’ai toujours eu le bonheur d’avoir peur de la drogue. Mais j’en ai vu, des drames. Je ne condamne personne car je suis conscient que je n’ai jamais eu de vrai malheur dans la vie."


Dans la frénésie de l’après-guerre

Ses parents ouvrirent un magasin de confection à Molenbeek. Toots découvrit l’harmonica en voyant un film policier. "À l’athénée de Koekelberg, j’en jouais à la récré pour amuser les copains. Et lorsque nous sortions danser au Claridge de la chaussée de Louvain, mes copains s’arrangeaient avec les musiciens pour me permettre de jouer un numéro. L’un de ces musiciens m’a prêté une guitare en me conseillant d’apprendre "un vrai instrument."

Jean-Baptiste fit une année d’université. "En mathématiques. Mais j’ai échoué. Comme j’étais de santé fragile, mes parents ont estimé qu’il n’était pas urgent que je travaille. Donc, je passais mes journées à écouter des disques et à travailler la guitare. J’avais mis mon harmonica de côté. Un jour, après deux ou trois ans, j’ai ouvert le tiroir et j’ai revu mon harmonica. C’était comme s’il me regardait. Encore aujourd’hui, j’ai le souvenir très net de la sensation que j’avais à rejouer de cet instrument après l’avoir délaissé. "

En 1945, les tavernes étaient nombreuses et chacune avait son orchestre. "J ’étais parmi les bons amateurs de Bruxelles. La Belgique découvrait, comme une révolution, le be-bop de Charlie Parker et de Dizzy Gillepsie. J’étais de cette génération. À partir de 1946, j’ai fait mes premiers disques ici, en Belgique. En 1948, avec un oncle, je suis parti en touriste aux États-Unis. Bien sûr, j’ai emmené mes instruments."

Il a moins joué de la guitare après son attaque cérébrale, en 1980, à 58 ans. "J’en ai gardé un tremblement de la main gauche."


Il parlait le suédois

"Les gens qui me reconnaissent et me disent "On vous admire tellement !" n’ont pas mes disques et ne viennent pas à mes concerts. Je suppose qu’ils sont sensibles davantage à ma bonne tête qu’à ma musique. C’est pendant le Mondial mexicain qu’on a commencé, en Belgique, à me reconnaître en rue. J’avais été invité par la RTBF lors du match Belgique-URSS. La Belgique avait gagné, ce soir-là, un match historique et j’ai voulu jouer ma petite Brabançonne. Ce jour-là, si j’avais été un politicien, j’aurais eu des votes imbattables. Des gens m’ont dit que c’était la première fois qu’ils s’étaient mis debout, en pyjama, devant la télé, à 4 h. du matin."

C’était en 1986 . "En Suède, j’ai été connu bien avant ! Dès ma tournée à travers l’Europe, avec l’orchestre de Benny Goodman, en 1950. Je me souviens qu’en Belgique, on m’avait consacré deux lignes dans les journaux. La Belgique a toujours placé la barre très haut, pour les Belges. Mais les journaux suédois, par contre, faisaient des tartines à propos de cet Européen qui jouait dans l’orchestre de Goodman. Depuis, j’ai beaucoup travaillé en Suède. C’est le premier public à m’avoir accepté. D’ailleurs, je parle le suédois presque aussi bien que le français. Et en 1963, dans une revue, à Stockholm, ils m’avaient même fait chanter en suédois."

Le grand Ingmar Bergman, réalisateur de cinéma de format mondial, avait voulu l’engager dans un de ses films. "Il trouvait que j’avais une bonne tête pour le cinéma. Mais j’ai pensé que, pour moi, l’important, c’était quand même ma musique. Je ne pouvais pas me permettre de rester longtemps trop loin de ce qui se faisait."

Toots disait toujours que c’est en Suède qu’il avait composé ce qui restera son tube à lui, Bluesette. C’est tout cas là-bas qu’il l’a jouée pour la première fois à la télévision et qu’il l’a enregistrée en 1963. "On n’a pas vendu des millions de disques avec ça. Mais à force de passer en radio, c’est devenu une bonne carte de visite. Si je la joue à Tokyo, à Rio ou n’importe où, les gens sifflent avec moi."

le marché publicitaire , surtout, va s’emparer de cette mélodie que, par ailleurs, Sarah Vaughan et Ella Fitzgerald, entre autres, ont chantée.

Avec les droits d’auteur, Toots s’offrit une Cadillac rouge et une jolie villa au bord de l’eau, à Montauk, un village de pêcheurs, au bout Long Island. Il gardait aussi un appartement à New York, dans la 68e Rue.


Son nom sur un album de Sinatra

C’est sur l’album L.A. is my lady de 1984, avec notamment Mac The Knife : le nom de Toots Thielemans est crédité parmi les musiciens de Frank Sinatra. "Mais je n’y ai fait que de toutes petites choses. Le disque était produit par mon ami Quincy Jones. Au départ, j’avais été pressenti pour tout un album avec Sinatra. Je m’étais préparé. Mais à la dernière minute, tout a été décommandé. J’ai appris par la suite que Sinatra n’avait pas aimé ce que j’avais fait. Ça arrive ! Et je peux le comprendre. Mais j’en avais été tellement déçu que j’en ai fait un zona. De n’avoir eu l’occasion de jouer avec Sinatra aura été un des grands regrets de ma vie."

Il lui est arrivé quand même de le croiser : "Il aimait beaucoup George Shearing pour lequel je jouais, dans les années cinquante. Tous les ans, en juin, nous nous produisions dans un resto chic de New York, le Ashes , fréquenté par les stars et où Sinatra venait souvent nous voir. Après un spectacle, je suis passé devant sa table en rentrant dans ma loge. Il m’a arrêté pour me dire : "Vous jouez de l’harmonica comme on joue du trombone." Venant de lui, c’était un compliment. J’ai juste répondu "Thank you, Sir." et je suis rentré dans ma loge."

toots ne l’a même vu qu’une seule fois sur scène : "Le 19 septembre 1991, lorsqu’il est venu au Sportpaleis d’Anvers."

Par contre, à la fin des années 60, Toots avait eu l’occasion d’observer Sinatra pendant qu’il travaillait en studio. "Tout le monde tremblait devant lui, tant il était perfectionniste. Il voulait que tout soit parfait du premier coup. Il considérait que c’était normal puisqu’il payait pour avoir les meilleurs musiciens et les meilleurs techniciens du monde. Lui-même, il arrivait en studio parfaitement préparé. Sinatra était possédé par la musique. Il n’était vraiment heureux que quand il travaillait."


John Lennon souhaitait le rencontrer

En 1964, on demanda à Toots s’il pouvait se rendre, avec sa guitare, à l’hôtel Plaza de New York : les Beatles souhaitaient le rencontrer. "John m’a dit que, m’ayant entendu jouer de la guitare, il voulait absolument s’acheter la même guitare que la mienne. Il l’a fait. J’en suis certain. Parce que, plus tard, j’ai travaillé avec son fils, Julian Lennon, et il m’a confirmé l’anecdote."

Mais où John Lennon avait-il entendu jouer Toots ? À Hambourg, en 1960, alors que les Beatles, encore complètement inconnus, écumaient les bars du port allemand. Toots s’était produit dans la ville. Les Beatles étaient allés le voir. Et John était tombé amoureux de cette guitare, une Ridenbacker, qui était un instrument de jazzman plutôt que de rocker. Mais peu importe… La Ridenbacker de John Lennon est exposée au Hard Rock Cafe de Londres.


"J’ai serré le gant de Michael Jackson"

En 1992, pour les 70 ans de Toots, Quincy Jones était venu spécialement d’Amérique pour jouer avec lui au Passage 44. Le lendemain, ils étaient ensemble rue Haute pour l’inauguration d’une plaque commémorative sur… la maison voisine de sa maison natale. Le propriétaire de la vraie avait exigé une énorme somme d’argent.

Quincy Jones aura été le meilleur ami jazzman de Toots. Un énorme musicien. Surtout connu comme producteur artistique. C’est le chef d’orchestre lors de l’enregistrement d’un disque. Celui qui décide où il faut du violon ou du piano. Ou de l’harmonica.

Dix ans plus tôt, Quincy Jones réalisait Thriller de Michael Jones. Toots : "Personne n’aurait pu emballer Michael Jackson comme Quincy l’a fait. Il a ce don. He can make the things happen (Il peut faire en sorte que les choses se produisent). Remarquez qu’il n’aurait pas pu réussir ça avec n’importe qui."

Quincy Jones lui a fait rencontrer Michael Jackson : "Avec Quincy, nous sommes allés voir son spectacle à New York. Après, Quincy nous a présentés. J’ai serré son gant. Et Michael Jackson m’a dit qu’il me connaissait."


28 secondes avec Dieu

Toots s’en sortait par une pirouette si on lui demandait quel disque il emmènerait sur une île déserte. "Trop difficile. Mais si je peux emmener ma guitare et mon harmonica, je suis content. Et aussi un livre de Boris Vian. Pas parce qu’il a joué de la trompette. Mais pour son sens de l’humour et parce que chacune de ses pages me retourne vraiment." Par contre, si vous lui demandiez quel était, à ses yeux, le plus grand du jazz : "Celui qui a toujours continué à me donner des frissons, c’est Louis Armstrong."

Il a eu l’occasion de faire de la musique en compagnie de son dieu. Pas longtemps ! 28 secondes ! C’était pour une pub des automobiles Plymouth.