Le rappeur marseillais fait régulièrement l’objet de critiques. Il est pourtant le deuxième plus grand vendeur de hip-hop en France.

Il est sans doute le plus grand phénomène dans le milieu du rap français ces dernières années. Peut-être n’en avez-vous jamais entendu parler, ou du moins pas souvent en bien. Originaire de Marseille, Julien Mari, alias Jul, distille les tubes depuis 2014 au point de devenir le deuxième plus grand vendeur de hip-hop en France avec plus de 3,2 millions d’albums écoulés. Seul Mc Solaar est parvenu à faire mieux que lui. Il dépasse ainsi les cadors du milieu comme IAM ou Booba. Hyperproductif, il a sorti 13 albums en six ans, sans compter les compilations distribuées gratuitement. Rien qu’en 2019, il a composé 91 chansons, soit un titre tous les quatre jours. Son dernier album C’est pas des Lol s’est vu certifié disque d’or seulement deux semaines après sa sortie. En Belgique, il s’est classé dans le top 20 pendant cinq semaines.

Sa musique, mélange d’eurodance et de hip-hop, a pour habitude de déchaîner les passions, entre les puristes qui estiment qu’il ne fait pas du rap, les auditeurs hermétiques à son utilisation abusive de l’auto-tune, ce logiciel de modification de voix, et les observateurs circonspects face à son univers. Il faut dire que l’artiste détonne dans le milieu. Le trentenaire préfère sa Twingo à une Audi RS6, achète ses vestes chez Décathlon, opte pour un Capri-Sun goût banane plutôt qu’un whisky-coca. Le rappeur tient à représenter les siens, les gens du peuple. "Il renvoie une image extrêmement proche des gens, beaucoup plus proche que les stars classiques qui vont plutôt véhiculer des modes de vie qui sont complètement décalés par rapport aux gens qui les écoutent. Il n’est pas dans le star system", indique Benjamine Weill, philosophe spécialisée sur les questions liées au travail social et la culture Hip-Hop.

Une image qu’il entretient notamment sur les réseaux sociaux sur lesquels il interagit directement et fréquemment avec ses fans. Jul parvient à proposer de nouveaux modèles où il n’existe plus d’intermédiaire entre lui et son public. Il a fait de son indépendance sa marque de fabrique, il n’est plus rattaché à une maison de disques depuis 2015, a créé son propre label "D’or et de Platine", compose chacune de ses chansons tout seul dans sa chambre, sans ingénieur du son, à l’aide du logiciel Pro Tools. "Des JUL et des PNL sont en train d’inventer des contre économies, de démontrer que l’on peut se passer du système. De plus en plus d’artistes refusent les maisons de disques, refusent de passer par les canaux de communication classiques et ils arrivent quand même à se développer".

Un discours simple

Un autre point important à souligner est que Jul dégage une certaine sincérité, authenticité et humilité dans son discours. "Les gens apprécient le fait qu’un rappeur ne leur mente pas, qu’il ne surjoue pas, qu’il ne soit pas dans le scénario en permanence. Il partage ses émotions, ses chansons sont à fleur de peau avec des sentiments sublimés, de la mélancolie, de l’amour", note Baptiste Biarneix-Devalois (B2), co-auteur du livre L’Obsession Rap, coordonné par le site spécialisé l’Abcdr du Son. La recette fonctionne. "Sa proposition artistique est efficace, elle accroche. Ses mélodies sont simples, populaires, accessibles. Il arrive à fédérer avec cela", indique-t-il. Même son de cloche pour Benjamine Weill : "Il a un discours extrêmement simple, qui peut paraître simpliste. Sa simplicité vient aussi raconter quelque chose de la manière dont aujourd’hui on a tendance à tout complexifier. Il appelle un chat un chat."

Son succès s’explique également par le fait que le rappeur a su s’adresser à toutes les franges de la population. "Au début, il était beaucoup écouté par un public de cité, mais assez rapidement son public s’est élargi, on l’écoute dans les campagnes, dans les centres-villes, dans les boîtes de nuit et dans les bars à chicha. Il a su parler à toutes les catégories sociales, plus ou moins", explique le spécialiste du rap. La gent féminine est également une grande composante de son public. "Ses musiques ont su parler aux filles, beaucoup plus que celles d’autres rappeurs. Il parle d’elles dans ses chansons, il leur dédie des titres."

Un "gilet jaune"

Mais sa réussite ne plaît pas à tous. Le rappeur doit régulièrement essuyer un bon nombre de critiques ou de moqueries, notamment concernant son orthographe approximative. Mais il s’en lave bien les mains. "Ils peuvent parlez jusqu’a demain sur moi ou mon orthographe… sa ne matteint pas lol tant kia ma team derriere moi pff jaccepte tte leur moquerie !! ", avait-il répondu face à la polémique. La philosophe insiste sur le fait qu’il n’est pas le seul dans le cas, des rappeurs comme Gims ou Soprano ont également été l’objet d’une multitude de railleries. Mais à la différence de Jul, les deux ont intégré la troupe des Enfoirés et se sont rapprochés de la variété, ce qui leur donne dorénavant un statut différent. "Un rappeur est toujours déconsidéré a priori. On pense encore que faire du rap ce n’est pas faire de la vraie musique", dénonce-t-elle.

Le personnage divise. Selon l’autrice du Hip-hop comme expérience esthétique fondamentale, il possède un "côté gilet jaune". "Il incarne cette fraction de la France. L’élite pseudo-intellectuelle n’arrive pas à comprendre la réalité des gens qui vivent en dehors du microcosme parisien." Il cristallise également les débats dans le milieu du rap. "Certains disent que ce n’est pas du rap. A cause de cela, il existe une tentative permanente des gens qui aiment Jul, de convaincre les autres que c’est bien un rappeur. Tous les ans, il se rend sur Planet Rap, l’émission de Skyrock, où il effectue des freestyles, c’est l’occasion de montrer qu’il sait rapper", assure l’auteur français. Mais le Marseillais parvient à réunir tout le public rap lorsque les détracteurs du genre musical se montrent condescendants avec ce dernier. Selon Baptiste Biarneix-Devalois, il existe une forme de mépris de classe envers l’artiste dû à une incompréhension totale des personnes qui ne sont plus en phase avec la jeunesse. Que l’on aime ou non sa musique, Jul est l’un des artistes représentatifs de notre époque dont on ne peut plus nier l’aspect phénoménologique.