Le chanteur canadien s'est éteint à 82 ans, quelques semaines à peine après nous avoir offert un ultime et bouleversant album, "You want it darker"

C'était il y a trois semaines à peine, à la sortie de "You want it darker", son dernier album. Un disque crépusculaire dans lequel l'artiste, qui venait de célébrer son 82e anniversaire, regardait la mort en face, mais avec un fin sourire. Celui d'un homme qui se disait prêt à s'en aller pour l'au-delà. Mais prêt, aussi, à en découdre encore un peu, à signer d'autres chansons, à raconter d'autres histoires. C'était il y a trois semaines, sur France Inter, qui lui avait consacré une journée spéciale. Il confiait au journaliste Matthieu Culleron, qui l'avait rencontré dans sa maison de Los Angeles, "J'ai récemment dit que j'étais prêt à mourir... je crois que j'ai exagéré. En fait, j'ai l'intention de vivre éternellement !".

Alors, même si on le sentait fatigué, si sa voix, plus grave que jamais, était celle d'un vieil homme, on s'était pris à croire à cette immortalité qu'il nous promettait. Vendredi matin, pourtant, il a bien fallu se rendre à l'évidence: l'artiste a mis les voiles et s'en est allé rejoindre sa muse et ancienne compagne Marianne Ihlen, à laquelle il disait, dans une lettre d'adieu bouleversante, en juillet dernier, "Sache que je suis si près derrière toi que si tu tends la main, je pense que tu peux atteindre la mienne. Nous sommes vraiment très vieux et nos corps tombent de toutes pièces et je pense que je vais te suivre très bientôt".

Sur sa page Facebook, son fils Adam, avec lequel il travaillait, et qui a réalisé le crépusculaire et bouleversant "You want it darker", écrivait de bon matin "Mon père a rendu l'âme paisiblement à sa résidence de Los Angeles en sachant qu'il avait réalisé ce qu'il considérait comme l'un de ses meilleurs albums. Il a écrit jusqu'à la toute fin, avec son humour bien à lui".

"Chacun à un système magique personnel qu'il utilise... Jusqu'ici, ce système a fonctionné pour moi, même si j'ai dû suer sur chaque mot mais bon c'est moi... Pour certains, ça vient lentement, pour d'autres ça va vite. Pour moi ça prend du temps, ça vient par gouttes. Ça fait partie de ma nature de donner le meilleur de moi- même aux moments critiques où l'urgence commence à se concrétiser... C'est quand cette urgence se concrétise que l'on trouve cette volonté de servir", confiait encore l'artiste dans une dernière interview.

La poésie, son premier amour

Né à Montréal, le 21 septembre 1934, dans une famille juive d'origine polonaise, Leonard Cohen grandit dans une famille aisée et cultivée. Son père, Nathan, propriétaire d'un grand magasin de vêtements, a également créé un journal, The Jewish Times. Le petit garçon n'a que neuf ans quand il disparaît, et c'est l'un des premiers jalons de sa jeune vie. Passionné très tôt de littérature, il dévore les grands auteurs, les poètes et... la Bible. "Quand j’étais jeune j’ai commencé à lire vraiment avec les romanciers français comme Camus et Sartre comme tout le monde ! Je lis très peu de poésie maintenant, mais j’étais très influencé par quelques poètes. Parmi eux Federico Garcia Lorca, le grand poète espagnol, William Butler Yeats, le poète irlandais et… la Bible, les poésies de la Bible, beaucoup", dira-t-il des années plus tard, quand ce seront ses propres textes que l'on décortiquera dans les universités.

A 17 ans, à l'université McGill, on le retrouve étudiant en histoire. Mais la plume, déjà, le démange et ses premiers mots d'auteur - "Let us compare mythologies", des poèmes - sont édités par par MaGill Poetry Series alors qu'il n'est qu'un jeune étudiant de premier cycle. A la même époque, la musique frappe à sa porte et, avec deux complices, il forme le trio folk-country The Buckskin Boys.

En 1959, en s'envolant pour l'Europe grâce une bourse d'étude, la vie de Leonard Cohen prend un autre tournant. Il séjourne à Londres, d'abord, puis prend la direction de la Grèce où il s'installe sur l'île d'Hydra. Ce qui ne devait être qu'une étape deviendra un refuge. Il y restera sept ans, y écrira son controversé recueil de poème "Flowers for Hitler" et y rencontrera Marianne Ihlen, dans une librairie. Une histoire d'amour et de mots, donc, naît entre ces deux-là. Car à Hydra, Leonard écrit, encore et encore. D'abord "The favorite game", un roman mettant en scène un jeune juif de Montreal, en 1963. Puis "Beautiful losers", en 1966. Si les critiques sont bonnes - le Boston Globe écrira "James Joyce n’est pas mort. Il vit à Montréal sous le nom de Leonard Cohen" - elles ne nourrissent pas un homme. Peu à peu, il va renouer vraiment avec la musique.

En route pour Nashville, où il entend bien enregistrer un album de country-western, il fait halte à New York. La scène, alors, y est florissante. A Greenwich Village, qu'il fréquente assidûment, il rencontre Joan Baez, Bob Dylan, Phil Ochs, Joni Mitchell et Tim Buckley. Et Judy Collins. C'est à elle qu'il va chanter un soir, au téléphone, les premiers mots de "Suzanne", restée à ce jour, l'une de ses plus belles chansons. Sous le charme, Suzy prend le titre sur son album "In my life". Echange de bons procédés, cela permet à Cohen de se faire un petit nom sur la scène new-yorkaise et de multiplier les rencontres: Allen Ginsberg, Andy Warhol, Lou Reed, Jakson Brown et Nico. C'est à la même époque qu'il fait la connaissance du producteur et découvreur de talent John Hammond qui l’aide à signer chez C.B.S., la prestigieuse maison de disque de Bob Dylan.


"Songs of Leonard Cohen" paraît en 1968. Pour les Américains, qui le connaissent au travers de ses livres, ce n'est que la tentative d'un auteur de devenir chanteur. Pour les Européens qui le découvrent - puisqu'aucun de ses livres n'a été traduit à l'époque - c'est un uppercut. De "Suzanne" à "Sisters of mercy" en passant par "So long Marianne", ce premier disque est un joyau. Bien des années plus tard, l'artiste s'amusera d'ailleurs de cet enthousiasme sur le vieux continent. "Sans doute qu'ils aiment ces chansons parce qu'ils n'en comprennent pas les paroles", disait-il en riant.

Dans la foulée - et parce que la maison de disque a bien mesuré le potentiel de l'artiste et entend l'exploiter - sort "Songs from a room", qui s'ouvre avec la chanson "Bird on a wire". Religion, engagement politique, drogue, suicide: nous sommes en 1969 et les thèmes abordés sont brûlants. Après un triomphe à l'île de Wight et à peine deux ans plus tard, il publie "Songs of love and hate", moins bien accueilli par la critique, mais sur lequel figurent pourtant des titres emblématiques tels que "Avalanche" ou "Joan of Arc".

Cet accueil mitigé lui fait prendre une certaine distance. Il tourne momentanément le dos à la chanson, trempe sa plume dans l'encre poétique. A Suzanne, il fait deux enfants, Adam et Lorca. En, en 1973, en pleine guerre de Kippour, il s'envole pour Israël. Le fruit de ces expériences est consigné dans l'album "New skin for the old ceremony". On y trouve des titres comme "Field for commander Cohen", "This is a war" et "Chelsea Hotel", dédié à la mémoire de Janis Joplin.


Après une nouvelle retraite, dont certains - Dylan - s'inquiètent avec humour, il réapparaît en 1977, pour son premier album écrit en duo. "Death of a ladie's man" a été pensé par une hydre à deux têtes: la sienne et celle du producteur Phil Spector. L'ambiance au studio est des plus étranges. On prétend que des gardes du corps armés en contrôlent l'entrée et que des balles jonchent le sol. Une expérience qui ne convaincra pas l'artiste, qui reviendra ensuite à des productions plus classiques. Comme "Recent songs", qui paraît en 1979.

Du musicien à l'icône

1984 sera une année très productive dans sa carrière. Outre un recueil de psaumes - "Le livre de miséricorde" - il tourne dans un épisode de "Deux flics à Miami". Mais son rôle de grand patron d'Interpol sera coupé au montage. Il réalise également un film d'une demi-heure, "I am a hotel" et signe le livre de la comédie musicale de Lewis Furey, "Night magic", dont les rôles principaux sont confiés à Carole Laure, Nick Mancuso, Jean Carmet et Stéphane Audran. Puis il s'en retourne à la musique et donne naissance à "Various positions", album sur lequel on retrouve des titres magnifiques comme "Hallelujah" ou "The law".

Quatre ans plus tard, on le retrouve à Los Angeles, où il mixe "I am your man", son nouveau disque enregistré à Montréal. "J’aime bien la Californie parce que c’est la fin du monde, l’essence de l’apocalypse, même le paysage mental est dans un état d’explosion", confie-t-il dans une interview. C'est un album moderne, qui prouve que Cohen aime à se réinventer, à explorer de nouvelles voies. A Dinard et Trouville, il tourne les clips de "I am your man" et "First we take Manhattan".

Plus le temps passe et plus Leonard Cohen prend le sien. Très affecté par l'accident de voiture qui touche son fils - qui passera six mois à l'hôpital - le chanteur se met à nouveau en retrait. Il peaufine ses titres, bute sur un mot, réécrit cent fois une strophe. Pour accoucher, en 1992 de "The future". "Waiting for the miracle", "Democracy", "Always" : c'est un disque grave et sombre, comme l'est l'ensemble de son oeuvre. Pour trouve la lumière, en 1994, il se retire dans un monastère bouddhiste, le Mount Baldy Zen Center. Un long apprentissage le fait moine à son tour, sous le nom de Jikan. Jusqu'à la fin de son séjour, en 1999, il n'écrira aucune chanson.

Il faudra attendre 2001 pour découvrir "Ten new songs", disque intimiste et apaisé, fruit, sans doute, de sa longue retraite dans le désert californien et de sa rencontre avec Sarah Robinson.

Avec le temps, ses apparitions et ses productions se font de plus en plus rares. "Dear heater" sort en 2004, suivi, en 2006, par un nouveau recueil de poèmes, exercice qui n'a jamais cessé de le passionner. Les hommages - dont un film, "Leonard Cohen: I am your man" se succèdent. Le musicien a cédé la place à l'icône. En 2008, quand il entreprend une tournée mondiale - qui passera par la Belgique - c'est à ce titre que le public vient l'applaudir.

En 2014, pour célébrer ses 80 ans, Leonard Cohen surprend encore avec "Popular problems", avant de nous cueillir, le 21 octobre dernier, avec "You want it darker". "Le cœur est plus ou moins sérieux. Quand on ferme la porte et qu'on se trouve seul dans la chambre, ça, c'est sérieux, et mes chansons viennent de cet espace", disait-il.

Aux premières heures de ce premier matin sans lui, les réactions à la mort de Leonard Cohen pleuvaient sur la toile. Le maire de Montréal, Denis Coderre, a demandé à ce que l'on mette les drapeaux en berne. "Nous allons nous assurer de rendre hommage comme il se doit à un de nos plus grands Montréalais", écrit-il sur son compte Twitter. Ariane Moffat, Yann Perreau, Justin Timberlake, Mia Farrow, Lily Allen, Russel Crowe: tous ont tenu à lui adresser quelques mots d'adieu. "La musique de Leonard Cohen était comme nulle autre, mais a pourtant transcendé les générations. Le Canada et le monde pleurent son départ", a commenté le Premier ministre Justin Trudeau. On ne saurait mieux dire.

So long, Leonard.