"Le meilleur album de l'anné sortira pas c'tannée" : Damso l'avait rappé lui même, sur un featuring avec son compatriote Hamza paru fin 2019 ("God Bless"). L'échéance très attendue des suiveurs du rap jeu, reportée à plusieurs reprises, a vu le jour... précisément aujourd'hui, ce vendredi 18 septembre. QALF ("Qui Aime Like Follow"), quatrième album du rappeur bruxellois s'est "oeveillé" il y a quelques heures, sur les plate-formes de streaming.

La promesse est-elle tenue ? L'affaire n'est pas simple à trancher.

Un mot de contexte, déjà : QALF est presque un serpent de mer dans la discographie déjà riche du Belgo-Congolais. Le projet, initialement destiné à être une mixtape, est teasé en 2015, avant même l'arrivée de "Batterie Faible", le premier album très énervé de Dems. On est avant le feat "Pinocchio" avec Booba qui fera décoller sa carrière, bien avant Ipséité (qui, spoiler alert, reste à ce jour, de loin, le meilleur album de Damso), bien avant Lithopédion, bien avant les collaborations avec Orelsan ou Nekfeu. Le temps ayant modelé le statut de l'artiste protéiforme, devenu l'un des plus attendus des rappeurs de la scène francophone, QALF a dû évoluer. Les soucis de santé de la mère de Damso ont encore retardé l'échéance. Qui touche donc à sa fin : teasé par la stratégie du "rien" (pas de tweets, pas de promo, mais juste un affichage minimaliste placardé dans les grandes villes), QALF a pris vie ce matin. Et, à la première écoute, l'expérience est déroutante.

Plus posé, plus libre, moins à cran, nettement plus introspectif : Damso laisse place à William Katubi sur ce projet de 14 titres (13  + un interlude), et d'un poil plus de 45 minutes (48 sur la version physique, qui sort, elle, le 25 septembre, lire plus bas) à la pochette d'un simplisme absolu, volontairement conformiste. 
 
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Disons-le tout de suite : les amateurs de la première heure de ce qui caractérise Dem's risquent d'y perdre leur latin et leurs punchlines. Il y parle beaucoup d'amour, sans avoir peur de tutoyer la niaiserie en certains instants ("911", parfaitement dispensable), tout en mêlant toujours ce qui caractérise son style : des réflexions aux tendances philosophiques entremêlées à des métaphores sexuelles d'une crudité drue. Oui, Damso parle toujours de sexe, de succès ou d'argent (de "moula"). Mais il parle aussi de la paternité, du racisme (allusion à George Floyd et au Covid, preuves que certains titres ont été réalisés en 2020), de l'amour d'une mère, de la déchirure d'être un papa loin de son fils, de la quiétude mais aussi de l'isolement qu'entraîne le succès.

Thérapeutique, l'excellent "Deux Toiles de mer", où Damso ouvre son coeur de père séparé de la mère de son fils (qu'on entend dans le morceau) touche à ce que Damso n'avait jamais (osé) approcher auparavant. C'est lunaire, et d'une densité réelle.
 
"Rose Marthe's Love" est une relecture d'un classique de la culture rap : l'homage à la mère. Le morceau est réussi, puisque seul Damso aurait pu écrire et poser ce texte. 

Côté featuring, commençons par l'étincelle du disque : les retrouvailles entre Hamza et Damso sur "Bxl Zoo". Un très bon titre qui prouve, une fois de plus à qui en doutait, que le rap de chez nous a peu à envier à celui issu de l'Hexagone. Rares sont les featurings que Damso n'a pas "remporté" (bancale manière de juger une collab', on concède), tant l'artiste a pris le dessus sur bien des feats devenus classiques. Même un Nekfeu et un Orelsan au top de leur forme n'ont pu que s'incliner devant la prouesse lyricale de Dems sur "Tricheur" ou "Rêves bizarres", où Damso balade son flow avec une aisance exemplaire. Ici, Hamza tient bien la distance (dans son style)  et le morceau vaut le détour.
 
"Coeur en miettes", où Damso invite la Belgo-Congolaise Lous and The Yakuza et sa voix rayonnante dispose lui d'une couleur que prennent, à notre goût, un poil trop de morceaux de QALF : certainement pas raté, absolument pas mémorable pour autant.  
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Actuellement au Congo, son pays d'origine dont Damso nous livre beaucoup des souffrances qu'il y a vécues enfant, Damso nous gratifie également d'un duo avec le chanteur congolais Fally Ipupa ("Fais ça bien"), qui vient éclairer le disque, percuté comme jamais dans l'historique musical du Bruxellois par la rumba et les sonorités africaines.

"MEVTR", "Life Life", "Dja roulé", "BMP" ne sont pas de mauvais sons. Loin de là. Mais il y a, au sortir de leur écoute, ce goût de trop peu.

Que Damso soit sorti de sa chrysalide, mis du blanc dans le "nwaar" et ait épuré sa plume et ouvert son coeur n'est pas pour déplaire. Qu'il opte pour la sincérité, la simplicité et la liberté de laisser sa plume explorer ses sentiments non plus. Mais ce parfum d'inachevé ne quitte pas nos oreilles depuis ce matin. Où sont les gros bangers ? Où sont les egotrips destinés à démontrer son aisance ? Où sont les morceaux "performance" de l'artiste ? Où sont les "Ipséité", "Débrouillard", "Feu de bois", "Smog", "BruxellesVie" de 2020 ? Damso n'a peut-être plus ni le souhait, ni le besoin de "kicker salement". Mais la rage avec laquelle il découpe une instru, lorsqu'il rentre dans la cabine, manque sans doute à ce projet attendu depuis plusieurs années.

Pour l'heure, QALF est un bon album. Pas le meilleur de Damso. Certainement pas un classique. Pour l'instant...

 Et si la fin n'était que le début ?


Car il y a un aspect à ne plus omettre : les rappeurs sont devenus les maîtres du marketing. Et Damso, mieux que personne, sait ce que ses fans attendent. L'hypothèse agite donc la Toile depuis plusieurs heures : et si l'album paru ce matin n'était qu'un début ? Une première partie ? Le titre qui clôture QALF, en tout illogisme, s'appelle "Intro". Comme si la fin n'était que le début d'autre chose. A la fin du morceau, on y entend "Nwaar" et "Batterie rechargée" (gimmick auditif fil rouge de la carrière du Bruxellois). On peut lire la chose de trois manières : soit Damso, dont les albums incluent plus de story-telling qu'il n'y paraît, s'est ressourcé et a atteint sa plénitude avec QALF. Soit QALF est un album qui prend son sens lorsqu'on inverse son sens d'écoute. Soit, et c'est ce que certains préconisent, l'homme, apaisé, est repu, et le rappeur énervé sera rapidement de retour avec l'ultime partie de QALF, qui serait au final un double-album.

Tout cela n'appartient qu'à la rumeur à ce stade, mais sa matérialisation ne serait pas farfelue. Nekfeu, avec Les Etoiles Vagabondes, avait défriché cette voie avec une maîtrise incroyable : la deuxième partie de l'album avait transcendé la première, et rendu le projet nettement plus dense. Damso fera-t-il pareil, ou QALF est-il entièrement terminé avec les 14 titres parus ce matin, et l'artiste se bidonne en voyant toutes les théories défiler sur Twitter ? L'avenir nous le dira, et relativement vite. On notera d'ailleurs que la version physique de QALF, qui sera gratifiée d'un morceau de plus, sortira le 25 septembre, pas avant...
Si toutefois il nous faut considérer QALF comme terminé à cette heure, dans ce cas, et il nous faut bien l'écrire : il s'agirait de la première fois que Damso nous laisse sur notre faim, même en ayant livré un bon album.