Stromae est partout, même là où il n’est pas attendu. La preuve avec la tentative d’Omar Sy vendredi, lors de la soirée des César, de dérider un public bien trop sage en lançant "Alors on danse" avec une bande de danseurs comme ambianceurs. Les seuls qu’il semble fuir, ce sont les médias belges, qui, à une exception près, devront se "contenter" d’une conférence de presse, mercredi, pour lui parler, un peu plus de 24 heures avant la sortie de son nouvel album. Le tout étant sévèrement cadenassé.

Voilà qui est frustrant et aurait pu nous inciter à dire "pourquoi parler de son disque puisqu’il ne veut pas nous parler". Sauf qu’à l’écoute de Multitude, il est impossible d’agir de la sorte. En 36 petites minutes seulement, tout est dit et Stromae s’impose à vous. Il aligne 12 titres qui semblent venus d’ailleurs et en disent très long sur la société dans laquelle nous évoluons. Pourquoi faire de grands discours quand, en allant droit au but, les choses sont si claires.

Stromae avait prévenu : musicalement, ça part dans toutes les directions. Avec Multitude, il nous convie à un tour du monde sonore. Omniprésents, les chœurs rappellent souvent l’Afrique. De nombreuses sonorités empruntées à des instruments exotiques à nos yeux apportent des couleurs nouvelles qui se fondent parfaitement dans le style du Maestro. Stromae fait du Stromae, mais avec un petit quelque chose de neuf, comme ces arrangements de cordes signés par le Français Bernard Letort sur plusieurs morceaux, ou encore la présence de l’Orchestre national de Belgique qui enrichit subtilement les atmosphères ("Solassitude", "Riez", "Déclaration"). Mais, on a pu le voir mardi dernier au Palais 12, c’est sur scène que les morceaux prennent toute leur puissance sur ce plan-là, à l’instar de "L’enfer" apocalyptique auquel le public a eu droit.


Chroniqueur de nos vies

Sur l’album, ce sont les textes qui impressionnent. L’artiste est au sommet de son art en matière d’écriture. "Santé" et "L’enfer", les deux premiers singles extraits de Multitude, qui paraîtra vendredi, avaient déjà montré que le Maestro n’avait rien perdu de son talent. À l’écoute de tout le disque, c’est le sans-faute. Le percutant "Invaincu" ouvre le bal, comme un doigt d’honneur à cette "putain de maladie" qui a failli tout ruiner : "Oui j’ai payé l’prix/J’ai du mal à l’écrire/Et du mal à l’dire/Même affaibli (debout)/Jusqu’au dernier cri/Putain de maladie/Tant qu’j’suis en vie, j’suis invaincu/Toujours invaincu".

Tout le talent de Stromae est de croquer en quelques mots des tranches de vie entières. C’est le cas sur l’excellent "Riez", petite pépite qui raconte quatre destins rêvés, entre paillettes, villa quatre façades, vie de couple loin du matérialisme et celui qui souhaite juste savoir ce qu’il mangera demain. Un JT complet à lui seul.

Même constat pour "Fils de joie", single à venir dans lequel défile l’histoire d’une prostituée à travers tant de protagonistes : son fils, le client, un policier et celui qui la tient sous sa coupe.

Il poursuit sur sa lancée avec le tandem "Mauvaise journée"-"Bonne journée" qui clôture l’album. Ces bons et ces mauvais jours qu’il décrit, tout le monde s’y retrouve. C’est assurément l’un des grands moments de cet album. D’autant qu’en finissant avec "Bonne journée", cocomposé et écrit avec son frère Luc Van Haver (comme "Mon amour") et Orelsan, Stromae semble tourner une page de son histoire pour voir la vie plus en couleur qu’en sombre. Ne chante-t-il pas : "Comme un idiot, fais les pas de la danse de la joie".


C’est que du bonheur

Au milieu de l’album, Stromae livre une confession : "J’t’ai donné la vie, toi t’as sauvé la mienne/S’tu savais comme je t’aime". Il s’adresse à son fils. Il y a un peu des "Yeux de ma mère" d’Arno dans ce texte qui parle de la paternité. On y trouce une grande profondeur avec des mots si simples : "Et merci d’avoir détruit l’corps de maman/Elle s’aimait pas beaucoup mais c’est pire qu’avant" et "Y a les couches et les odeurs/Y a les vomis, les cacas et puis tout l’reste". Mais "c’est beau le métier de parents", conclut-il.

"Caca", le mot revient souvent sur ce disque, tout comme le thème de la dépression et celui de la difficulté de vivre ensemble. Sur "Pas vraiment", titre cosigné avec Selman Faris, proche collaborateur de Nekfeu, Stromae questionne ces couples qui sont ensemble alors qu’ils ne s’aiment pas vraiment. Des interrogations aussi sur le très sombre "Solassitude" : "Le célibat me fait souffrir de solitude/La vie de couple me fait souffrir de lassitude". Tandis que, sur le très acoustique "Mon amour", il constate : "Depuis que t’es partie/La vie n’a plus la même saveur/Les draps n’ont plus la même odeur/Depuis qu’j’fais la lessive".

"C’est mieux vu d’être un salaud qu’une salope"

Enfin, sur "Déclaration", il livre un bel hommage à la femme, celle qui est obligée d’aimer enfanter, celle dont la contraception détruit la santé, celle qui est moins bien payée que l’homme aussi et qui devra prendre son mal en patience avant que ça change. Car, "si être féministe est devenu à la mode, chante-t-il, c’est toujours mieux vu d’être un salaud qu’une salope". Tout est dit.

Cet album s’écoute avant tout d’un seul tenant, c’est sa force. Il croque notre monde avec une telle justesse qu’il ne peut laisser indifférent.