Carnet de bord d'un voyage en pleine mer, entre luxe et musique électro.

Le calme absolu. Quelques âmes perdues longent le pont. Un couple de quinquagénaires à moitié endormi contemple en silence le port de Marseille, dont le nom est inscrit en grandes lettres sur une colline, à la façon Hollywood. Seul un groupe isolé encore assoiffé de musique fait cracher de l’électro dans des baffles portables roses, aux abords d’une piscine vide. Sur le "front deck", une quinzaine de courageux ont troqué chapeaux pailletés, lunettes roses géantes et pantalons en pattes d’éléphant pour leur tenue de sport afin d’assister, les yeux plissés, à un cours de yoga, prévu à 10 heures tapantes. Ce vendredi matin, les “élus” du festival The Ark sont à peine visibles, eux qui il y a quelques heures à peine se déhanchaient à s’en déboîter le bassin sur le bateau de croisière Freedom of the Seas, qui navigue du 31 au 3 Septembre de Barcelone, vers Marseille et Ibiza.

La veille, le navire n’avait pas encore quitté le port de Barcelone que les festivaliers, trépidant d’impatience, avaient déjà envahi le Lagoon, la plus grande des sept scènes de musique. Lors de la cérémonie d’ouverture à 20h, la fête battait déjà son plein, avec l’extravagance pour seul mot d’ordre. Au bord de la piscine, les pieds dans l’eau, les mains devant le pupitre du DJ, autour ou sur les tables, dans les ascenseurs, le long du pont d’où la côte ressemble à une traînée de lucioles… Tout endroit est bon pour danser à en perdre haleine.Un vieillard en maillot de bain moulant, décoré de formes tribales, fait bouger ses hanches les deux mains sur le sol. Armés de costumes de pingouin, de parasols loufoques et de perruques en forme de poisson, ils faisaient concurrence à ces créatures de la nuit multicolores, aux airs aussi terrifiants que fascinants, juchés sur des podiums pour animer le public.


On ne danse pas qu’entre amis. Les groupes de fêtards s’étendent, se dilatent, se reforment. L’on ne trouve pas un seul visage attristé, une seule expression de colère, un seul geste de méfiance. Comme si ce navire accueillait une grande famille de 4000 personnes qui se connaissent depuis la nuit des temps. L’ambiance, la foule, les décors, les gestes de danse, les paysages, tout respire le bonheur et l’abandon à la musique. Toni Varga, Richy Ahmed, Patrick Topping, Dennis Ferrer s’enchaînent derrière les platines, sans qu’une grande partie du public s’en rende compte. Tant que la basse tape et que le rythme fait pulser les veines, le spectacle se déroule sans entracte.

A peine deux heures plus tard, le capitaine annonce déjà qu’un des voyageurs nécessite une assistance médicale urgente et quittera la bateau pour être rapatrié sur la côte. Un doigt tranché, paraît-il. Encore trois heures s’écoulent et une vitre du majestueux escalier doré qui lie le troisième et quatrième étage du Freedom of the Seas éclate en mille morceaux, sous le poids d’un fêtard tombé sa bouteille de bière à la main. Mais la fête n’est pas près de prendre fin.

Sur la scène Urban à l’avant du bateau, c’est Woodie Smalls, jeune rappeur de Flandre de 20 ans et 2 mètres, qui enjaille le public avec son flow naturel, presque old school qui lui a valu l’étiquette de nouveau phénomène du hip hop. Au quatrième étage, place au son lourd de Sven Väth, initiateur de la première vague trace allemande, ce style caractérisé par des couches rythmiques successives censées amener les danseurs dans un état proche de la transe.

Plus bas, au troisième étage, la patinoire transformée le temps de quelques jours en piste de danse, Claptone, énigmatique DJ et producteur berlinois, affublé d’un inquiétant masque doré devenu sa marque de fabrique, fait vibrer la foule. La salle est noire de monde tant cet artiste mystérieux est devenu en quelques années le nouveau phénomène incontournable de la deep. Alternant voix syncopées, moments de suspense musical, suivis d’une explosion de sons, il dirige son public tel un marionnettiste. Un blondinet Néerlandais, propre sur lui, nous confie subitement : “it’s not about the money”. Et se lance dans une tirade sur la révélation qu’il a eue depuis qu’il a vendu son entreprise pour devenir professeur d’histoire dans un lycée. “Ça m’a coûté plus que mon salaire pour venir ici. Déjà pour ma chambre, j’ai payé 1200 dollars. Mais c’est qu’un détail. Avant je ne voyais jamais mes amis. Maintenant, j’ai appris à vivre.” Sans attendre la moindre réaction, il se dépêche de s’approcher du DJ et lève ses mains en l’air.

Mais le festival se passe aussi dans les entrailles du navire. Une jeune anversois erre dans les couloirs. Il ne sait pas depuis combien de temps. Qu’importe. Il parle aux passants, prend par le cou des inconnus comme s’il les connaissait. L’important c’est de s’amuser. Sans doute, qu’il a déboursé une somme astronomique pour se retrouver sur l’Arche de Noé de la musique électronique. Il ne sait plus trop. “Mais qu’est-ce que l’argent ? C’est ça, la valeur de la vie? Non, c’est le sexe, le bonheur, la musique”, tranche-t-il. “Enfin, si je disais ça haut et fort, 80% des gens se sentiraient vexés, eux qui travaillent 40 heures par semaine pour quelques 1500 euros dont ils ne savent même pas profiter”. Lui ne travaille pas. Enfin si. “Je dois juste être à des endroits à certains moments”, explique-t-il, sans vouloir en dire plus. Autour de lui, les ascenseurs en vitre font des va-et-viens incessants. A travers les portes qui s’ouvrent l’espace de quelques secondes, on surprend un Américain venu tout droit de Californie dire à ses amis : “Mon cerveau sent la cocaïne. Je t’assure, t’as qu’à mettre ton nez sur ma tête”. On le croira sur parole.

Plus loin, un trentenaire originaire d’Anvers reste debout, penché le côté, sans perdre son équilibre. Perdu dans ses pensées, il fixe sa bouteille de bière comme s’il s’apprêtait à prendre la plus grande décision de sa vie. La boire? Ne pas la boire? Il finit par l’offrir. “Après tout, c’est ça l’esprit The Ark”, nous dit-il. Enfin… A 7,50 dollars la Desperados, difficile de faire excès de charité. “C’est fou quand même, ce truc”, s’exclame-t-il, en contemplant l’allée principale du bateau, d’un kitsch à s’en brûler les yeux, avec des statues en or, des colonnes blanches et compagnie. “C’est cool, mais vous imaginez dix jours sur ce bateau? Ce serait l’enfer sur terre”. Pas assez de choses à faire pour passer le temps, estime-t-il. “Ouais enfin, il y a un mini golf. Mais pour ça on peut aller à Knokke hein”. Or, The Ark n’a pas lésiné sur les moyens pour satisfaire presque à tous les caprices de ses festivaliers. L’un des plusieurs restaurants du bateau est même ouvert jusque quatre heures du matin et propose une variété de plats, allant des tacos mexicains aux fameuses frites belges, en passant par des salades et des desserts.

Vers 4 heures du matin, il plane pourtant, dans certaines salles comme un air de fin de soirée. Quelques nouveaux couples se dandinent sans réellement suivre le rythme de la musique. Des solitaires sirotent leur dernier verre. Pour beaucoup, il temps de recharger ses batteries. C’est que ce jeudi n’était que le premier des quatre jours de magie que promet The Ark.