"Jeux d'influence": Jean-Xavier de Lestrade décortique la mécanique cynique du profit à tout prix

Avec "Jeux d'influence", le réalisateur revient au chevet de l'agriculture et fait face aux lobbys. Toute ressemblance avec des faits réels n'est nullement fortuite...

Karin Tshidimba
Le groupe d'activistes "Jeunesse 2050" attend du ministre de l'Agriculture, une réaction rapide et décisive.
Le groupe d'activistes "Jeunesse 2050" attend du ministre de l'Agriculture, une réaction rapide et décisive. © © What's Up Films

Ce devait être une belle sortie scolaire de visite à la ferme, conclue par un petit tour du côté des impressionnants silos à grain. Mais, soudain, c’est le drame: une dizaine d’enfants s’évanouissent et doivent être emmenés en ambulance. Vitalia, la coopérative impliquée jure qu’il n’y a là qu’un malencontreux hasard, un problème bénin. Mais ces malaises font songer à d’autres problèmes rencontrés récemment par la population dans la région.

Dans le même temps, un groupe en combinaison blanche, des militants de "Jeunesse 2050", prépare une action de grande ampleur sur les ronds-points et face à la coopérative qu’ils accusent d’empoisonner les terres, les hommes et les bêtes. Le ministre de l'agriculture, Guillaume Delpierre, de passage est rapidement pris à partie.

Face aux multinationales, le combat continue

Sous les traits de Laurent Stocker (le ministre Guillaume Delpierre), Alix Poisson (la journaliste Claire Lansel) et Marilou Aussilloux (l'activiste Chloé Forrest), on retrouve trois personnages-clés croisés lors de la première saison de la série Jeux d'influence dont les relations sont rapidement remises à jour pour repartir sur de nouvelles bases. Cette affaire de contamination est neuve et va les mobiliser chacun à leur manière.

Habitué à naviguer au sein d’affaires complexes aux ramifications multiples, Jean-Xavier de Lestrade décortique la mécanique cynique du profit à tout prix qui étrangle les petits producteurs tout en menaçant d’empoisonner la population. Ce faisant, il se place du côté des victimes et des lanceurs d’alerte que le pouvoir contribue à broyer et/ou à faire taire. L’enquête, qui sert de fil rouge à cette mini-série, permet de mettre en lumière les méthodes mafieuses et le chantage exercé sur les salariés de la coopérative (Vitalia) avec l’appui des cabinets conseil. Un système qui se perpétue grâce à la peur régnant à chaque niveau qui se traduit à travers les chantages et luttes d’influence constatées au sein des ministères.

En résulte un thriller politique prenant aux fondations profondément documentaires qui observe les liens et les tensions entre monde politique, lobbys, activistes et médias. Les exemples sont tirés d’affaires récentes qui ont défrayé la chronique en France: céréales retirées trop tard du commerce et lait de vaches nourries au grain toxique qui empoisonne in fine des bébés. Autant de scandales ayant durement impacté l’image de l’agriculture...

Des fermiers piégés par un système devenu fou

Ce phénomène de concentration du pouvoir entre les mains de grands groupes agro-alimentaires, liés à l’industrie phytosanitaire, le scénariste et réalisateur a pu les observer au sein de l’exploitation de ses propres grands-parents et de ses parents (cf. ci-contre). Passionné par le décryptage du fonctionnement des institutions, Jean-Xavier de Lestrade a choisi de passer par le biais de la fiction pour mieux en démontrer les ressorts et les conséquences, avec son complice habituel Antoine Lacomblez. Le résultat est, comme toujours, palpitant.

La série montre aussi le rôle joué aujourd’hui par des activistes de plus en plus jeunes, prêts à s’engager dans des actions coups de poing spectaculaires car ils estiment que la presse ne joue plus suffisamment son rôle de contre-pouvoir.

Jeux d’influence Thriller agro-politique - Création : Jean-Xavier de Lestrade, Antoine Lacomblez - Réalisation : Jean-Xavier de Lestrade - Avec Alix Poisson, Laurent Stocker, Marilou Aussilloux, PIerre Perrier - Sur Arte.tv dès le 16 décembre (6 x 52’).

Jean-Xavier de Lestrade: "On oublie trop vite les scandales agroalimentaires"

C’est une série qui vous laisse par moments atterré et sans voix face à la gravité de ce qu’elle dénonce et qui soulève un tas de questions auxquelles le téléspectateur n’est pas forcément préparé. La saison 1, qui abordait le problème des pesticides, était déjà cinglante. Mais celle-ci, qui porte sur le scandale du lait contaminé, risque de secouer encore plus l’opinion publique. D’autant que sa très grande proximité avec la réalité des dernières crises sanitaires enregistrées en France n’échappera à personne. A la fois scénariste et réalisateur de ce thriller politique plus vrai que nature, Jean-Xavier de Lestrade s’est d’ailleurs «préparé à la violence de certaines réactions».

L’homme, il faut le dire, est un spécialiste des longues enquêtes et des documentaires qui dérangent. Qu’il s’agisse d’Un coupable idéal (2001), son film oscarisé ou de Soupçons: la dernière chance qui avait largement fait parler de lui outre-Atlantique. Passé à la fiction avec succès en 2014, Jean-Xavier de Lestrade s’est emparé de sujets sociétaux tout aussi forts, en lien direct avec la protection de l’enfance: 3 x Manon et sa suite Manon 20 ans (en 2017) ou, plus récemment, Laëtitia (2020) sur un fait-divers tragique. Trois mini-séries qui ont durablement marqué les rétines et les esprits.

Entre le champ et l'assemblée

En retournant au chevet de l’agriculture française, Jean-Xavier de Lestrade semble rendre un double hommage à ses origines. Celles de son père et de son grand-père, qui tenaient une ferme où il a grandi et celles de ses grands-parents réfugiés espagnols républicains, arrivés en France en 1939. «L’engagement politique personnel a parfois des conséquences graves qui peuvent modifier le cours d’une vie», souligne-t-il. Au risque de peiner les premiers, qui «ont cru, comme beaucoup d’agriculteurs à l’époque, au progrès scientifique sans précédent que représentaient les engrais et les pesticides». Tout en rendant infiniment fiers les seconds. Comme si sa place était forcément située entre les champs et l’assemblée, à égale distance entre les tracteurs et le perchoir. Un rôle de lanceur d’alerte qui renvoie à celui tenu par Alix Poisson dans sa fiction Jeux d’influence.

Guidés par des sommes folles

La fiction permet de toucher le cœur du téléspectateur là où les chiffres restent souvent abstraits, rappelle-t-il. «Il y a trop de scandales dont on entend parler sans y prêter réellement attention. Un problème dans un élevage peut cacher des dérives bien plus graves. Les sommes en jeu dans le secteur de l’agroalimentaire sont tellement colossales qu’elles occasionnent forcément des dérives.»

Ces comportements irresponsables sont pourtant rendus possibles par notre propre laisser-faire ou l’absence de mémoire de l’opinion publique, rappelle la fiction. «On oublie vite les scandales. Qui se souvient de la salmonelle ou de la vache folle ?» ironise le personnage de lobbyiste Mathieu Bowman. La course aux coûts les plus bas et au plus grand profit a un prix, qui pourrait bien être celui de notre santé...

La saison 1 et la saison 2 sont disponibles pour six mois sur le site Arte.tv.

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