”Kaleidoscope” : la série de Netflix est-elle vraiment “une expérience télévisuelle unique” ?

Numéro un des séries en Belgique, cette série de braquage est censée innover avec une narration non-linéaire. Notre verdict et nos conseils de visionnage.

Alain Lorfèvre

Netflix est passé maître dans l’art du buzz. Kaleidoscope, sa série inaugurale de 2023 – lâchée le premier janvier – est présentée comme “révolutionnaire” avec son concept aléatoire. Les huit épisodes peuvent se regarder dans n’importe quel ordre. Ils ne sont pas numérotés mais identifiés par un code couleur : jaune, vert, bleu, rose…

De quoi ça parle ?

Ce récit d’un casse de haut vol s’étale sur 25 ans. Chaque épisode est consacré à un moment chronologique crucial. Pour ceux qui n’auraient pas encore succombé à l’appel de Kaleidoscope, au milieu d’une offre toujours plus abondante, voici un petit décryptage.

Le personnage pivot, quel que soit l’ordre dans lequel on regarde les épisodes est Leo Pap alias Ray Vernon (Giancarlo Esposito). Il est le moteur d’un casse ambitieux : 7 milliards de dollars en bons placés dans le coffre réputé inviolable d’une société de sécurité dirigée par Roger Salas (Rufus Sewell).

Rufus Sewell dans "Kaleidoscope" sur Netflix.
Un coffre à 7 milliards de dollars bien gardé par Rufus Sewell. ©2022 Netflix

Outre le défi du casse en lui-même, Leo affronte son passé et prend des risques considérables : les bons appartiennent aux Triplés, un groupe informel constitué d’un banquier qui doit sa fortune aux nazis, d’une toute-puissante aristocrate britannique et d’un jeune loup coréen qu’on dit apparenté à Kim Jong-un.

Enfin les complices de Leo forment un assemblage hétéroclite : son ancien codétenu Stan (Peter Mark Kendall), l’ex-femme de celui Judy (Rosalyn Elbay) et son nouveau mec, l’incontrôlable Bob (Jay Courtney), un garagiste sans expérience criminelle RJ (Jordan Mendoza) et son avocate Ava (Paz Vega) dont les activités troubles obsèdent l’agent du FBI Nazaan Abassi (Niousha Noor). Pour ne rien gâcher, la fille de Leo, Hannah (Tati Gabrielle) est au service de Salas. De quoi susciter quelques frictions à haut potentiel inflammable.

Les Triplés dans "Kaleidoscope" sur Netflix.
Les Triplés : des cibles dangereuses. ©2022 Netflix

Dans quel ordre regarder ?

En ce qui nous concerne, nous avons suivi celui proposé par défaut par la plateforme : Vert (7 ans avant), Jaune (6 semaines avant), Bleu (5 jours avant), Violet (24 ans avant), Orange (3 semaines avant), Rouge (La matinée d’après), Rose (6 mois d’après) et Blanc (le casse). Rien à dire : ça marche et dans cet ordre, suffisamment de suspense et de questions sont soulevées pour maintenir l’intérêt. À noter que c’est un ordre plutôt propice au binge, parce qu’une vision simultanée évite de s’y perdre dans les sauts temporels.

Giancarlo Esposito dans "Kaleidoscope".
Dans quel ordre procéder ? Leo (Giancarlo Esposito) a sa petite idée. ©2022 Netflix

Netflix propose les alternatives suivantes :

  • L’ordre chronologique : Violet (24 ans avant), Vert (7 ans avant), jaune (6 semaines avant), Orange (3 semaines avant), Bleu (5 jours avant), Blanc (le casse), Rouge (la matinée d’après) et en dernier Rose (6 mois d’après). Efficace aussi selon nous, avec un effet de montée en tension avec le rétrécissement du temps avant le casse. L’épilogue Rose est à double détente avec un vrai bon point final. Un bémol dans ce cas : le “premier” épisode, Violet, est un peu décevant et moins accrocheur à cause du rajeunissement par effets spéciaux de Giancarlo Esposito à la sauce The Irishman. Le masque numérique le fige par instants ou lui donne à d’autres moments l’apparence d’une drag-queen à moitié maquillée.
  • L’ordre “Usual Suspects” : (la série entretient beaucoup de liens avec le classique de Bryan Singer) : Rose (6 mois après), Violet (24 ans avant), Vert (7 ans avant), Jaune (6 semaines avant), Orange (3 semaines avant), Bleu (5 jours avant), Rouge (la matinée du casse) et Blanc (le casse).
  • L’ordre “Orange is The New Black” : Vert (7 ans avant), Violet (24 ans avant), Rouge (la matinée d’après), Orange (3 semaines avant), Jaune (6 semaines avant), Bleu (5 jours avant), Blanc (le casse) et terminer par Rose (6 mois après). Bonne alternative en binge (toujours pour ne pas s’y perdre). La position de Rouge en début de vision créera un excellent suspense. Nous vous suggérons toutefois d’inverser la fin : d’abord Rose puis Blanc.
  • L'ordre ”Polar” : Orange (3 semaines avant), Vert (7 ans avant), Violet (24 heures avant), Rouge (la matinée d’après), Jaune (6 semaines d’avant), Bleu (5 jours avant), Blanc (le casse) et Rose (6 mois après) à la fin. Cette option ne gâche rien mais n’apporte pas de plus-value narrative.
  • L’ordre “Quentin Tarantino” : Bleu (5 jours avant) suivi de Vert (7 ans avant), Jaune (6 semaines avant), Orange (3 semaines avant), Violet (24 heures avant), Rose (6 mois après), Blanc (le casse) et enfin Rouge (la matinée d’après). Moins intéressant selon nous. Après avoir vu Rose et Blanc, les multiples questions posées dans Rouge seraient toutes spoilées. Cela revient à regarder le résumé de la finale de la Coupe de Monde avant le match.
Peter Mark Kendall as Stan Loomis, Paz Vega as Ava Mercer, Jai Courtney as Bob Goodwin, Rosaline Elbay as Judy Goodwin in episode “Blue” of Kaleidoscope. Cr. Courtesy of Netflix © 2022
Une bande d'usual suspects : Peter Mark Kendall, Paz Vega, Jai Courtney, Rosaline Elbay dans "Kaleidoscope" sur Netflix. ©2022 Netflix

Notre verdict

On ne boude pas son plaisir, si on se laisse prendre par les relations entre les personnages. C’est le b.a.-ba d’une bonne série, dont le concept importe finalement moins que son incarnation.

Le principe, un peu ambigu, est classique : on s’attache aux casseurs au point de souhaiter leur réussite, d’autant plus que la cible est une crapule. Et le suspense tient moins au casse lui-même qu’à sa réussite, son échec ou ses péripéties (qui sortira gagnant de la partie d’échecs ?).

En conformité avec le titre, Kaleidoscope crée un trompe-l’œil habile qui empêche de relever dans l’instant ses énormités, incohérences ou facilités (un protagoniste s’introduit comme dans un moulin dans la maison de Salas, le patron de la boîte la plus hypersécurisée du monde, son armée de gardes surarmés est dans la nature la nuit fatidique, un type en cavale rend visite à une relation connue en taule…).

À l’analyse, Kaleidoscope est (bien) moins novatrice ou “inédite” qu’on ne l’a annoncé. Les histoires de casse, on connaît. Elles constituent un fonds de commerce de Netflix (de La Casa de Papel à Army of Thieves). Terrain connu et personnages secondaires aussi (la brute basse du front, le novice candide,…). La pseudo-expérimentation n’apporte rien de nouveau.

Non, on ne peut pas regarder n’importe quel épisode : commencer en regardant Blanc (le casse) ou Rose (six mois après) ruinerait toute intrigue. Cet argument de vente est excessif mais un bon coup marketing, une fois de plus : tout le monde s’est précipité pour se faire une idée. Résultat : la série dope l’algorithme de Netflix.

De nombreux échos cinématographiques résonnent aussi : de Hors d’atteinte de Steven Soderbergh à sa trilogie Ocean’s Eleven et tutti quanti (disponible sur Netflix, d’ailleurs) ou les Usual Suspects de Bryan Singer. Outre le genre du casse, ces films ont exploité à leur manière la narration non linéaire ou les ellipses pour ne distiller les enjeux que peu à peu et réserver la surprise de qui remporte le pactole. Kaleidoscope lorgne aussi un chouïa vers les bras cassés truculents qui peuplent les films des frères Coen.

On pourrait même ajouter à cette liste le vénérable Point Blank (Le point de non-retour, 1967) de John Boorman, véritable expérimentation narrative et formelle qui était le récit non linéaire de la traque vengeresse d’un braqueur trahi par son complice.

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