Séries Attention spoilers : Si vous n'êtes pas à jour dans Game of Thrones, dont l'épisode qui apposera le point final à la saga débutée il y a neuf ans sera diffusé dimanche, fuyez. Si vous l'êtes, restez, il nous reste un brin de fiel de spectateur déchu, mais aussi d'espoir, à partager.

Ce n'est pas qu'ils ont tout loupé. C'est qu'ils ont tout rushé. 

Malgré les deux ans requis pour enfin diffuser la saison finale de la série la plus populaire de l'histoire de la télévision, on vient d'absorber, en cinq semaines, 84% de la dernière saison de Game Of Thrones. Et deux impressions guident notre réflexion, au sortir chahuté de ce quasi-épilogue : la saison va trop vite sur bien des points, et a perdu, sur les sentiers enneigés de Westeros, tout ce qui faisait le sel de sa narration. Sa complexité, ses dialogues, son sens politique, le caractère cérébral de ses personnages. Tyrion Lannister est la quintessence de ceci : personnage brillant, écrit de main de maître, il se mue en cette saison 8 en toutou docile au cœur tendre et au jugement flou, à la remise en question bien trop tardive des agissements de la Reine qu'il sert. Miroir des scénaristes de la saga, Tyrion, qui avait l'habitude de pouvoir anticiper les événements et donc de surprendre, subit et se laisse happer par le tourbillon d'une action qu'il ne fait que voir passer, errant dans les ruines de King's Landing telle une âme en peine dans l'épisode 5 ("The Bells"), diffusé dimanche dernier.

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La touche Game of Thrones laissait espérer mieux, aussi, du traitement du basculement de Daenerys Targaryen. Dans un monde où bien et mal (comme frère et sœur) flirtent frénétiquement, il n'y a rien de sot à imaginer que l'imbrûlée passe du côté obscur, touchée par le manque d'affection des peuples qu'elle a rallié à sa cause. Mais c'est dans l'exécution, et ce traitement pantouflard que cela ne marche pas : Daenerys bascule, à dos de dragon. Point. Et devient la Mad Queen sans que ne soit rendu plus humain, pour le téléspectateur, ce switch psychologique. Repensez à cet épisode 5, l'un des moins bien notés de la saga sur Rotten Tomatoes : dès lors qu'elle décide de mettre Port-Réal à feu et à sang, plus aucun plan de Daenerys ne nous est offert. Juste le ciel qui se déchire, et Drogon qui ravage tout. C'est comme si Star Wars, qui est en très vite dit l'histoire d'un homme qui cède à son désir de pouvoir et de vengeance (Anakin Skywalker, alias Dark Vador) faisait l'économie de nous montrer tout ce qu'il sacrifie et pourquoi il bascule du côté obscur...

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Cersei, 9 ans pour ça

Le cas de Cersei Lannister témoigne encore plus de ce que Game of Thrones, qui excellait pourtant dans l'art de faire disparaître les cadres de son intrigue, a paumé en route. Le personnage que la saga nous a appris à adorer détester, d'un cynisme absolument sans pitié, succombe dans un éboulement lambda dans la "cave" de Port-Réal, enlacée par son amant de frère. C'est fleur bleue, plan-plan. Anti "Game of Thronesien". 

Cersei aurait dû périr empoisonnée ou poignardée, après un dialogue mémorable et une énième exaction. Qu'importe qu'Arya, Jamie, Tyrion, Dany ou Jon aient tenu la dague. Vous nous direz, avec à propos, que Game of Thrones est de ces séries dont la force réside justement à ne pas faire ce qui est attendu. C'est vrai. Mais, jusqu'à il y a peu, c'était pour un mieux. Pas pour un moins bien.

Restent les scènes d'action : après le gloubi-boulga mal éclairé de la bataille de Winterfell, mais au final marquant (team Arya, levez le pouce), la bataille de King's Landing, plus crépusculaire, aura offert une action plus lisible, et fait se succéder les scènes d'une dimension tragique certaine. Il n'y a rien, dans tout ceci, à la hauteur du souffle que Peter Jackson pouvait insuffler au Seigneur des Anneaux. Mais il faut s'incliner, tout de même, devant le grand spectacle proposé, rarement vu à la télévision. Sauf que Game of Thrones a bâti sa légende sur des épisodes comme "Les Noces rouges", et pas "The Bells".

Y croire encore

Bien sûr, les jeux ne sont pas faits. Il reste un point final, forcément épique, à apposer à cette quête. Ce sera pour dimanche. On jugera sur pièces, à ce moment. Jon, Tyrion et Arya unis contre Daenerys, devenue, malgré elle, la Mad Queen; succombant au lourd passé de son père. Sur le papier, il y a tout ce qu'il faut pour écrire avec brio fêlures, sacrifices et trahisons comme la série en fut l'usine, pendant près de dix ans. On imagine mal, aussi, que Bran et Sansa demeurent si loin de l'action, en un instant si critique. Bronn, enfin, ne peut avoir été ramené dans le script pour si peu.

On comprend, aussi, qu'il est impossible d'offrir à la saga la fin qui contentera parfaitement tous les fans. D'ici là, on ne peut s'empêcher de penser que soit les auteurs de Game of Thrones, distanciés de l'oeuvre écrite de George R.R. Martin (dont on oublie trop souvent de saluer le génie), ont perdu leur MoJo. Soit qu'ils ont tout fait trop vite. C'est parce que Game of Thrones prenait le temps qu'il nous happait dans son monde, sombre mais captivant. On ne demande qu'à y revenir. Plus qu'une chance, la toute dernière.