Nous n’aurions pas pensé un jour en venir à se ronger les ongles et à trépigner des pieds devant une finale de jeu d’échecs. Ni d’ailleurs connaître ce qu’est la défense sicilienne. Voilà le tour de force de la dernière série produite par Netflix, Le Jeu de la Dame (The Queen’s Gambit). Adaptés du célèbre livre de Walter Tevis écrit en 1983, les sept épisodes nous plongent dans un univers encore méconnu du grand public à travers le parcours de la jeune américaine Beth Harmon, jouée par Anna Taylor-Joy (Peaky Blinders, Emma).

Dans les années 50 dans le Kentucky, la protagoniste découvre les échecs à l’âge de neuf ans grâce au concierge de son orphelinat. Installée dans la cave, elle apprend petit à petit les règles de ce jeu de réflexion et va se passionner aussitôt. La petite fille introvertie et traumatisée par la mort de sa mère trouve dans les échecs un refuge, une échappatoire à la réalité. Après quelques concours régionaux qu’elle remporte avec une aisance déconcertante, elle se retrouve vite dans les grands tournois internationaux. Beth Harmon est désormais le nouveau visage des échecs dans le monde.


La mini-série évoque aussi des sujets sociétaux en toile de fond comme le féminisme. “Les filles ne jouent pas aux échecs”, lance d’emblée le concierge à Beth. Néanmoins, elle va parvenir à se frayer un chemin dans ce milieu dominé par les hommes, sans se soucier des préjugés sexistes et des normes de l’époque. Le thème de l’addiction est également central, celle qu’elle possède pour les échecs mais aussi pour l’alcool et les anxiolytiques.

Grâce à un fascinant jeu d’acteurs, à une esthétique travaillée et à un scénario redoutable, Le Jeu de la Dame se dévore d’une seule traite. Filmer des parties d’échecs aurait pu être un risque, avec peu d’action à l’image et peu de dialogues entre les joueurs. “Il n’y a effectivement pas beaucoup d’actions visibles dans les parties d’échecs à cadence longues. Les cadences rapides ou le blitz, les parties éclair, sont plus spectaculaires”, note Laurent Wery, secrétaire à la Fédération Royale Belge des échecs et vice-président de la Fédération Echiquéenne francophone de Belgique.

Bien sûr, les joueurs d’échecs chevronnés ne retrouveront peut-être pas leur compte dans cette série qui ne se concentre pas sur la technique. Plusieurs grands maîtres d’échecs comme Garry Kasparov ont malgré tout été consulté pour rendre les jeux les plus crédibles possible. Laurent Wery soulève toutefois que lorsque les personnages jouent des parties longues, ils y jouent très rapidement. “Ce n’est pas le cas en réalité. Les joueurs peuvent parfois rester 40 minutes sans bouger une seule pièce.”

Ce dernier pointe également du doigt que l’univers du très haut niveau présenté dans la série n’existe quasiment pas en Belgique. “Il y a presque aucun joueur de ce niveau-là chez nous, même si on a quelques grands maîtres et quelques maîtres internationaux.” Il se réjouit cependant que ce soit une femme qui soit l’héroïne de cette série. “Cela casse l'idée que les échecs sont pour les garçons. On entend cela malheureusement trop souvent. On espère que cette série va cultiver de nouvelles ambitions. Si l’héroïne joue, elle, à un très haut niveau, on peut aussi simplement y jouer entre amis ou dans un club.”