Fils du regretté Bertrand Tavernier, qui nous a quittés le 25 mars, Nils avait offert un bien joli cadeau à son père et aux cinéphiles, en 2017, avec "L’incroyable histoire du facteur Cheval". Un film bouleversant, d’une poésie, d’une folie et d’une retenue que l’on doit, bien sûr, au réalisateur mais aussi, à coup sûr, à son acteur principal, l’énorme Jacques Gamblin.

Nils Tavernier l’avait déjà dirigé dans "De toutes nos forces", en 2014, et connaissait l’homme et sa capacité à investir ses rôles, faisant totalement oublier le comédien. “C’est un interprète dont toutes les prises sont bonnes et qui est d’une précision de métronome. Lui qui fut d’abord danseur a gardé de cette discipline la maîtrise du rythme. Il peut vous faire plusieurs propositions de jeu pour une seule scène, il la jouera toujours dans le même temps, à une seconde près”, explique le réalisateur. “J’ai écrit le scénario de L’Incroyable Histoire du Facteur Cheval pour Jacques. En perdant quelques kilos, avec une heure trente de maquillage quotidien (visage et mains comprises), il a réussi à ressembler tellement à Joseph Ferdinand Cheval que, dans le film, certains ne l’ont pas reconnu tout de suite. Il s’est approprié ce rôle d’une manière hallucinante. En amont du tournage, il a énormément travaillé. Il a appris les textures des pierres et le maniement des instruments des maçons en répétant leurs gestes pendant des heures. Il est allé au-delà de la précision que demandait le film, tout en faisant évoluer son personnage sur un demi-siècle. Son travail est celui d’un orfèvre. Il nous a stupéfiés ! S’il avait refusé ce rôle, je n’aurais peut-être pas renoncé au film, mais franchement, je ne vois pas qui aurait pu l’incarner aussi bien.

C’est au Palais même du facteur Cheval, ce monument d’une folie absolue, construit pour sa fille, à Hauterives dans la Drôme, que le cinéaste a eu la chance de poser ses caméras. Les conservateurs du lieu – classé par les Monuments historiques et donc extrêmement surveillé – ont accueilli Nils Tavernier avec bienveillance et lui ont apporté une aide précieuse. “On a travaillé main dans la main. Les restaurateurs du lieu ont même aidé Jacques Gamblin à se préparer. Les difficultés du tournage ont été principalement techniques. Reconstituer le début de la construction du Palais a nécessité des trucages qui ont relevé des casse-tête chinois. Il a fallu détourer le monument, travailler sur des fonds verts, jouer à tout va avec la palette graphique.

Écouter pousser sa moustache

Pendant ce temps-là, l’acteur écoutait pousser sa moustache, qu’il voulait vraie, drue et sienne. “Je tirais dessus sans arrêt, je l’arrosais tous les matins. On peut devenir con pour un rôle ! Ce n’était pas un détail cette moustache, c’est un masque mais fait avec du vrai. Je n’avais pas du tout envie d’un postiche, c’est chiant les postiches, ça pique, ça gratte, dès que tu te marres ça se décolle !… J’ai terminé ce tournage sur les genoux à cause de la concentration que demandait le rôle. Cheval est un personnage qui se contrôle et se contient tout le temps. Il traverse des moments d’émotion insensés, mais, quoi qu’il arrive, il reste de marbre. C’est difficile de jouer ça, de tout garder à l’intérieur. Donner à faire ressentir, ne rien extérioriser est exténuant

Joseph Ferdinand Cheval est mort à Hauterives, le 19 août 1924, à l’âge de 88 ans.