S’il arrive que l’on trouve le temps long devant les Secrets d’histoire de Stéphane Bern, on ne voit pas passer ces presque deux heures en compagnie de Joséphine Baker. C’est que le destin de cette femme – et la date de diffusion, le 8 mars, n’a pas été choisie au hasard – est véritablement hors du commun. De sa naissance à sa mort.

Pour dérouler le fil de cette existence faite de strass, de paillettes mais aussi de lutte et d’engagement, l’animateur a choisi le château de Milandes, dans le Périgord, là où Joséphine a passé quelques-unes des plus belles années de sa vie. Comme à son habitude, déambulant de pièce en pièce dans cet endroit devenu musée, il nous narre l’histoire de cette petite fille née à Saint-Louis, Missouri, le 3 juin 1906. Élevée dans ce que l’on peut qualifier de ghetto noir, Joséphine ne connaît pas son père, un blanc de passage, qui s’en est allé avant qu’elle voit le jour. Elle est métisse, donc, ce qui la rend différente encore des autres enfants du quartier. Le nouveau compagnon de sa mère, qui lui donnera un frère et une sœur, est antipathique et, aussitôt qu’elle est en âge de le faire, la gamine doit travailler. Mais ce dont elle rêve, c’est de danser, de faire le show, de voir les visages s’illuminer. Alors, à 13 ans, elle franchit le pas, pousse la porte d’un théâtre et se fait engager. Mariée une première fois à peine sortie de la puberté, elle convole ensuite avec un certain Willy Baker dont elle gardera le nom. De Philadelphie, elle rejoint New York, où elle intègre, au culot et en mentant sur son âge, la troupe du Shuffle Along. Et plutôt que de suivre le mouvement, elle fait des pitreries sur scène, danse comme une forcenée et finit par se faire remarquer par Caroline Dudley qui lui propose de rejoindre la troupe de la Revue Nègre – il n’y a, à l’époque, aucun racisme dans cette appellation – à Paris. Une nouvelle vie commence…

Il ne faudra pas longtemps à Joséphine pour séduire la France. À vingt ans, elle est la reine de Paris, les couturiers se battent pour l’habiller, elle pose pour Man Ray et se déhanche toujours avec la même énergie.

Mais à côté du clown qui se donne en spectacle, on découvre une femme qui n’a jamais oublié la ségrégation dont elle a été victime, enfant. Ni ce qu’elle doit à la France. C’est donc sans hésitation que, la guerre venue et sous couvert de sa célébrité, elle devient agent du contre-espionnage. Depuis son château de Milandes, elle fournit de précieuses informations. Elle y accueille aussi des résistants et ceux qui veulent fuir l’occupant. Pour lever des fonds destinés à l’armée de la France Libre, elle donne des concerts en Afrique du Nord, en Égypte, en Syrie, au Liban. On estime que ses galas auraient rapporté dix millions de francs, dont elle ne garde rien.

Décorée après la guerre, il lui faudra toutefois attendre 1961 pour recevoir la Légion d’Honneur à titre civil alors qu’elle avait un grade militaire. Mais Joséphine est déjà passée à autre chose. Elle remonte sur scène, retourne aux États-Unis, se bat au côté de Martin Luther King et, surtout, avec son mari Joe Bouillon, celle qui n’a pas pu avoir d’enfants, se compose sa famille arc-en-ciel. Ils seront douze, en tout, à être adoptés, venant des quatre coins du monde. Nombreux sont ceux qui témoignent d’ailleurs dans Secrets d’Histoire.

Cigale plus que fourmi, Joséphine va devoir se séparer du château qu’elle aime tant et c’est la princesse Grace de Monaco, qui lui voue une immense admiration, qui va la tirer de l’appartement deux pièces où elle s’est réfugiée avec sa tribu. En toute discrétion, elle lui trouve une maison à Roquebrune et Joséphine reprend goût à la vie. Jusqu’à son dernier souffle, ou presque, elle aura mené des combats, sans jamais baisser les bras. En avril1975, elle est sur la scène du Casino de Paris. Dans la salle, la princesse Grace côtoie Mick Jagger, Alain Delon, Sophia Loren et le roi du Maroc. Le 9, elle fête ses cinquante ans de carrière. Elle rentre chez elle, dans l’appartement qu’elle loue le temps de sa tournée. Se couche. Et ne se relèvera plus. Le 15 avril, la France lui offre des funérailles militaires et nationales. “Aux grandes femmes, la patrie reconnaissante”, conclut le président de la Licra, la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme pour laquelle Joséphine a œuvré. “On devrait lui ériger une statue et la faire entrer au Panthéon…