Télévision

On a donc, comme des millions de téléspectateurs, dit au revoir à Game Of Thrones. Avec un brin de regrets, un léger goût de gâchis, mais, surtout, beaucoup de reconnaissance. Critique.

Rideau. Il y a quelque chose d'émouvant, à entendre les notes du générique de Game Of Thrones pour la dernière fois. Pour au moins deux raisons. La plus évidente : parce qu'on sait que c'est la toute dernière fois, et que nos printemps ne seront plus marqués par "la nouvelle saison de Game Of Thrones" - avant des spin-off qu'on n'imagine pas ne pas naître un jour. L'autre : parce que l'on sait, aussi, qu'en dépit des imperfections d'un récit qui aura couru sur neuf ans, GoT aura profondément marqué l'histoire de la télévision et de ce que l'on peut faire à la télévision. Game Of Thrones, c'est la saga qui a rendu mainstream l'héroïc-fantasy, et, prouesse, passionné les générations autour des destins croisés d'un nain, d'une famille d'enfants, d'un trio de dragons et de zombies quasi-immortels. Tant autour de la machine à café que sur les réseaux sociaux ou dans les cours de récré. Même le titanesque projet d'une série centrée autour du Seigneur des Anneaux, sur Amazon Prime Video, aura fort à faire pour atteindre ce seuil.

Cet épisode final, donc.

Tyrion Lannister, regard hagard, erre dans ce quil reste d'un Port-Réal (King's Landing) mis à feu et à sang par la folie de la Mad Queen. Pas de musique. Des cendres voletant sur les cadavres. La désolation. "Fire and Blood", dans sa plus pure expression. L'ulime épisode de Game Of Thrones débute exactement là où le très conversé "The Bells" (S08E05) nous avait laissés. Il détaille, ensuite, le passage du côté obscur de Daenerys Targaryen. Avec une volonté (trop) manifeste d'Hitlériser l'imbrûlée. L'immense banneret noir et rouge (tiens, tiens) à l'effigie du Dragon de la maison Targaryen qui flotte sur les remparts détruits de la cité, le discours robotique d'aspiration au pouvoir et à la surenchère de guerre de Daenerys devant des troupes en rang d'oignon, endoctrinées, la tenue sombre, les cheveux de Dany passés au fil du temps d'un blond solaire à un gris cendré, comme si son humanité l'avait quittée : toutes les ficelles, même les plus grossières, sont tirées en un minimum de temps pour bien nous faire saisir que Daenerys incarne désormais le dictateur fasciste qui les gouvernera tous, aux antipodes de la reine juste que la série laissait entrevoir à ses débuts.

© HBO

Seuls deux acteurs se dressent contre ce basculement : le dernier Lannister à respirer et Jon - Aegon -Snow.

Tout ça pour ça

Le climax nous emmène vite, très vite, trop vite à cette scène clé. La salle du trône (de fer) est dévastée. Daenerys guette le siège fait d'épées, satisfaite, sans y poser une seule seconde son royal séant. Jon, après un discours de huit (!) minutes avec Tyrion, condamné par Daenerys après avoir publiquement rejeté l'(ex)action de sa reine et envoyé valdinguer sa broche de "Main", tente de convaincre Jon qu'il doit agir, qu'il n'est pas juste de laisser Daenerys "libérer" les peuples. Jon tente de s'autopersuader que Daenerys peut encore basculer, il la rejoint donc dans la salle du trône. Et constate que le mal est profondément ancré dans celle qui veut "détruire la roue" et n'entend pas laisser à ceux qui pensent différemment d'elle le droit de le faire. "Tu es ma reine, aujourd'hui et à jamais". Baiser. Bousculade. La dague est plantée, profondément dans le cœur de la Mad Queen. Drogon hurle de dépit. Danereys Targaryen gît sur le sol enneigé, à quelques mètre du Trône de Fer. La Mad Queen n'est plus.

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Devant cette disparition, le fameux "Tout ça pour ça" qu'on avait éprouvé devant la disparition de Cersei ou celle des Marcheurs Blancs, dont on nous a vendu l'immense menace huit ans durant et éliminés par une gamine (aussi courageuse soit elle) avec un canif après un saut de cabri, est revenu toquer à nos esprits embués. Ce même "tout ça pour ça" qui nous taraudera, encore, lorsque le dragon Drogon réduit en métal en fusion le Trône de Fer, objet de toutes les convoitises mais surtout source de tous les malheurs de Westeros. Tout ça pour ça. Mais y avait-il mieux à faire d'une reine devenue Maléfique, que de la faire périr dans les bras de celui qu'elle aimait sans le pouvoir ? Question ouverte.

Le fond de Game Of Thrones : la revanche des faibles et des brisés sur le destin

Pour dérouler son intrigue, après une petite ellipse, la série nous mène au conseil des Seigneurs de Westeros. Il est question de déterminer l'avenir du régicide Jon Snow et de Tyrion, maintenus prisonniers par les Immaculés et les Dothrakis, restés fidèles à leur reine malgré sa mort. C'est ici que Game Of Thrones déploie sa morale d'espoir, et sacre ce qu'il a toujours, au fond, glorifié : les faibles, les blessés, les opprimés. Comment justifier, autrement, que Tyrion ne reprenne sa broche de Main d'un roi handicapé, "Bran The Broken ?" Comment expliquer que là où les forces de la nature et les preux chevaliers (Clegane, Jamie, Snow,...) sont soit passés de vie à trépas soit répudiés, un Samwell Tarly, victime idéale qui aurait pu mourir 10 fois, finit par siéger paisiblement autour du nouveau Roi des six couronnes, Sansa Stark ayant obtenu son WestExit en conservant un Nord indépendant ? Il y a dans Game Of Thrones une tonalité porteuse d'espoir sur la nature de l'Homme. Arya y réalise son rêve en partant à la découverte de ce qui n'est pas encore découvert, à l'ouest de Westeros. Jon Snow, bien que banni, retrouve les sauvageons et Ghost. C'est un final doux-amer, un peu trop Disney peut-être, mais relativement cohérent. Mais il ne s'agit pas d'un ratage de l'ampleur de Lost, restons raisonnables.

"Rien n'est plus fort qu'une bonne histoire"

On notera, aussi, que malgré une écriture trop expéditive et parfois simpliste, les showrunners, par bribes, n'ont pas oublié de distiller leur génie. Comme durant cette tirade de Tyrion où ils font du nain Lannister leur ventriloque : lorsqu'il dit, dans son discours pour convaincre les seigneurs de Westeros du bien-fondé d'apposer la couronne sur la tête de Bran La Brisé, que "rien n'est plus fort qu'une bonne histoire", c'est à nous qu'il(s) parle(nt). Lorsque, un peu plus tôt dans la même scène, Samwell Tarly se lance dans une inspiration démocratique, les auteurs se rient de nous, dans un immense fou rire libérateur des Lords And Ladies de Westeros ("Et pourquoi pas laisser décider les animaux, tant qu'on y est ?"). C'est une crotte de dragon envoyée aux faciès de tous les viewers qui s'étaient mis, les gredins, à croire que GoT avait troqué son cynisme contre un pot de miel dégoulinant...

Les auteurs nous parlent, encore, par la voix de Tyrion, lorsqu'ils dit à Jon Snow : "Ver-Gris (Thor Gonudo) voulait ta tête, tes soeurs voulaient ta libération. Personne n'est vraiment content, j'imagine que c'est donc un bon compromis." Une autre manière de nous dire : peu importe la fin que nous aurions rédigé, personne n'aurait été parfaitement convaincu.

Cela ne nous empêchera pas de dire que cette saison 8 a été bien trop rushée et bien trop convenue. De redire que c'est à partir du moment où ils ont dû composer sans les écrits du véritable architecte de Game Of Thrones (l'écrivain George R.R. Martin) que les showrunners se sont écartés de la route des trois-quatre premières saisons, exceptionnelles.

Il aura manqué la cerise. Mais à le voir avec un peu de hauteur, neuf ans plus tard, bigre, ce gâteau fut tout de même d'une saveur exceptionnelle.

Valar Morghulis.