L’homme est un métronome. Ses albums, Francis Cabrel les distille avec une régularité digne d’une montre suisse. Depuis Photos de voyages en 1985, à une exception près, il s’écoule quatre à cinq ans entre chaque enregistrement studio, le tout entrecoupé d’une captation live et de compilations. Les fans le savent et guettent le moment venu pour plonger sur ses nouvelles chansons. Comme l’an dernier avec la sortie d’À l’aube revenant, son 14e album. Un des plus gros succès de 2020. Fin décembre, il totalisait déjà plus de 200 000 ventes. Double disque de platine ! Il marche sur les traces de son prédécesseur, In Extremis, et ses 300 000 copies écoulées.

Dans la conscience collective, le golden boy de la chanson française contemporaine s’appelle Jean-Jacques Goldman. À y regarder de plus près, l’homme d’Astaffort, petite localité du Lot-et-Garonne, un peu plus de 2 000 âmes à peine, lui dispute aisément le titre. Ils partagent d’ailleurs de nombreux points communs : un côté très introverti, un répertoire populaire avec des chansons à l’exigence affirmée et des débuts difficiles. En 1977, Les murs de poussières, le premier album de Francis Cabrel, sera un flop. Avant se lancer en solo, Jean-Jacques Goldman se verra claquer la porte au nez par toutes les maisons de disques qui refusent de prendre ses chansons pour leurs artistes. Gageons qu’à ce jour certains doivent amèrement le regretter…

En accent revendicatif

Quel étrange destin que celui de Francis Cabrel. Lui-même se défini comme “un petit-fils d’immigré italien, vivant en Occitanie, chantant en français des chansons américaines”. Drôle de mélange, n’est-ce pas ? Ajoutons-y un look de Gaulois tout droit sorti des albums d’Astérix et un accent “à couper au couteau”. Un accent du sud-ouest comme un pied de nez au centralisme parisien si “cher” à la France. Car l’auteur de “Sarbacane” et de tant d’autres tubes est un provincial et fier de l’être. Et son accent en est une des manifestations. Une revendication même.

Surnommé le Bob Dylan français, Francis Cabrel a créé un style instantanément identifiable. Et pas seulement par son accent. Son écriture, sa musique, la structure de ses chansons, tout lui est propre. Jusqu’à sa façon de traiter l’amour et le monde qui est le nôtre et le sien aussi d’une manière toute personnelle.

Jamais à la mode, jamais démodé

En plus de quarante ans de carrière, il s’est imposé dans le patrimoine hexagonal. Et même bien au-delà. On ne compte plus les reprises de ses titres. En français, bien entendu. Mais aussi dans des langues bien plus étonnantes. Et que dire de ce “Je l’aime à mourir” devenue “La quiero a morir” en espagnol interprété par Shakira lors de sa tournée The Sun Comes Out Of The World Tour en 2011 ? Reprise qui a fait l’objet d’un single sorti à la fin de la même année. Ils ne sont pas nombreux les artistes s’exprimant dans la langue de Molière de pouvoir prétendre autant…

Francis Cabrel n’a peut-être jamais été à la mode, il n’a jamais non plus été démodé. Il traverse le temps, imperturbable, distillant ses chansons et sa poésie à son rythme, depuis son sud-ouest qui lui est si cher. Lui qui a commencé comme chanteur de bal avant de remporter un radiocrochet en 1974 grâce à sa “Petite Marie”, trône aujourd’hui au sommet de la chanson française. Seul. Du moins tant que Jean-Jacques Goldman ne sera pas sorti de son interminable pause carrière. Et l’homme d’Astaffort ne semble pas décidé à prendre prochainement congé des siens en aspirant à la retraite. De quoi réjouir sa pléthorique fan base.