Télévision Voilà près de 45 ans que Philippe Lambillon parcourt le monde, dont 30 avec ses Carnets du bourlingueur sous le bras. Mais son métier a changé. Explications. 

L’an prochain (et nous y reviendrons largement), cela fera trente ans que Philippe Lambillon, chapeau sur la tête et boots aux pieds, parcourt le monde pour Les carnets du bourlingueur, sur la RTBF. Depuis 2016, sur La Trois, il propose également un format long - 52 minutes -, consacré, ce soir, à Zanzibar et à la Tanzanie. Si le tourisme y représente une manne financière importante, il fait également des ravages auprès des populations locales, qui perdent, chaque jour, un peu de leur âme quand ce n’est pas de leur terre. La preuve en image avec des Massaïs qui errent sur des bords de routes construites pour laisser passer les convois de pseudo-aventuriers venus photographier les éléphants. En Tanzanie, des milliers de personnes ont dû quitter leur village, l’État ayant revendu une large part du territoire aux Emirats Arabes Unis. Là, de richissimes ressortissants de ce pays de la péninsule arabique, viennent chasser les grands fauves, en dépit des interdictions et de la protection dont ils sont l’objet… "Ça, c’est une chose qui me choque énormément. Pas que les gens voyagent, parce que je comprends que tout le monde ait envie d’aller loin aujourd’hui, tout est à portée de main, on est hyperdocumentés. Tout le monde voyage, on ne peut rien y faire. Ce qui me gène le plus, ce sont ces zoos humains, voir des gens qui avaient des traditions, des spécificités, qui se retrouvent en train de danser dans les hôtels ou dans leur village dès qu’il y a un car ou un 4x4 rutilant qui arrive. Moi, je me suis toujours refusé à utiliser dans mes tournages des gens qui mettaient des habits quand les touristes arrivaient. Mon gros problème, aujourd’hui, quand je vais dans des villages reculés, c’est que j’ai l’impression que les gens voudraient se déguiser pour moi, pour me montrer ce qu’ils étaient il y a dix ou vingt ans. C’est une chose que je constate partout. Ce que je vis aujourd’hui et, surtout, ce que j’ai vécu il y a trente ans, on ne pourra plus le vivre parce que le monde évolue. Ou dégénère très vite", constate-t-il.

Et aucune partie du globe ne semble épargnée. Même celles qui ont la réputation d’être restées intactes. "Le Bhoutan et le Sikkim sont devenus des pays pour bobos qui mettent le fric pour aller vivre là-bas et dire "je l’ai fait". Là, ils ont régulé le tourisme, il faut dépenser autant par jour…", souligne Philippe Lambillon. "C’est comme aller au Tibet aujourd’hui : c’est un budget et c’est réservé à une élite qui se dit "oh, je serai sans doute parmi les derniers". Donc pour moi, c’est non d’office. Si vraiment on veut vivre quelque chose aujourd’hui et avoir l’impression que rien n’a changé, il y a toujours les grands déserts, les espaces vierges. Moi, je me réfugie en Namibie, dans la Cordillère des Andes, en Australie. Dans des endroits où, comme il n’y a pas de structure touristique et pas beaucoup de gens qui vivent. Quand on débarque dans le désert de Simpson, en Australie, ou à 5000 mètres, au cœur des Andes, il y a encore des endroits où pendant 24 heures, on peut rouler sans voir personne. Que des animaux, du sable ou de la montagne. Je profite de ces derniers instants. Les dernières terres d’aventure, c’est là où il y a de l’espace et peu de gens. Et des températures torrides."

Les bouleversements de la géopolitique mondiale, les guerres en Syrie, au Yémen, les attentats, ont aussi profondément modifié le rapport du réalisateur et voyageur. "L’Afrique, qui était mon terrain de prédilection, je suis en train d’y chercher des zones pour tourner mais c’est compliqué, concède-t-il "On est souvent arrêtés par la police et les militaires. On a peur de l’image que l’on donne de tout le continent africain et de ce fait, aujourd’hui par rapport à il y a dix ans, tout est différent. Je suis arrêté à la frontière de pays où je rentrais les doigts dans le nez. Les risques d’attentats et d’enlèvement sont réels, même dans des pays comme le Bénin, le Burkina Faso, le Mali, le Togo, où je me baladais depuis des années."

Isabelle Monnart