Le projet s’appelle Résilience et jamais, peut-être, le mot n’a-t-il été mieux utilisé. Nous sommes à Roubaix, région touchée de plein fouet par la crise du secteur textile, pourtant florissant dans le nord pendant des décennies. Aujourd’hui, le taux de chômage explose et l’horizon des jeunes s’arrête aux terrils laissés par leurs aïeux.

Comme si la situation n’était pas assez dramatique, là comme partout dans le monde, la Covid a provoqué des drames, jeté des familles dans une précarité plus grande encore et bouché définitivement des cieux déjà peu cléments.

Sauf que grâce à l’acharnement de quelques-uns, à la foi en un avenir meilleur, à la force de persuasion des autres et, enfin, parce que tous pensent que le mot résilience est l’un des plus beaux de la langue française, ils se sont lancés à corps perdu dans une aventure folle : faire tourner à nouveau les machines.

Pas de grosses chaînes de production, du moins, pas dans un premier temps. Plutôt une bande de pieds nickelés, comme les nomme lui-même Thibaut Guilluy, haut-commissaire à l’inclusion dans l’emploi et à l’engagement des entreprises. Un titre un peu ronflant, pour un homme qui ne lâche rien, jamais. Pas plus que Christophe Lepine, qui sera l’un des cofondateurs du projet Résilience.

C’est la rencontre de deux mondes, l’un qui nage dans les eaux politiques en n’ayant pas peur de se mouiller, l’autre qui connaît le monde du travail, du textile, et qui, tandis que la France n’a pas un masque à se mettre sur le nez, va engager tous azimuts pour faire sortir d’un atelier de fortune, plus d’un million de pièces.

Évidemment, dans ce documentaire de Benjamin Carle et Ella Cerfontaine, on parle de la crise. Mais leurs images montrent tellement d’autres réalités, d’autres destins, qu’il en est à la fois lumineux, encourageant et parfois un peu déprimant, aussi. Car d’Olympe, qui rêve de travailler dans la mode (mais à onze à la maison, elle a dû faire une croix sur les études) à Mohammed, pour qui ses parents rêvaient de tellement mieux que l’usine, en passant par la famille Lunlan, les anciennes ouvrières qui viennent prêter main-forte et assurer les formations, c’est le cœur de toute une région qui palpite devant les caméras.

À mesure que le temps passe et au gré des fluctuations de la crise sanitaire, l’atelier s’organise, les amitiés se créent, la vie reprend. On organise même un défilé, où chacun pourra faire montre de son talent devant les autorités. À la DRH, très impliquée, la journaliste demande “Mais pourquoi vous faites tout ça ?” Elle qu’on avait vu jusqu’ici agir avec rigueur et parfois un petit coup de sang, se tourne vers la caméra, les larmes au bord des paupières. De longues secondes, elle dit non avec les mains. Non, ne me filmez pas. Puis elle murmure “Je ne sais pas si je le fais pour eux ou si je le fais pour moi…

Re/Faire des masques, une filière, une industrie se referme sur un long plan séquence, où l’on croise tous ceux dont la vie a changé ces douze derniers mois. Car, oui, en plus, Benjamin Carle et Ella Cerfontaine, ont un merveilleux sens de l’image.