"Le canal, c’est pas la mer rouge": dans les eaux noires de Bruxelles avec les plongeurs des pompiers

Les Pompiers de Bruxelles comptent une trentaine de plongeurs professionnels. Leur terrain de jeu préféré : le canal. Où des destins tragiques peuvent se nouer. Alors les hommes-grenouilles s’entraînent. La DH les accompagne sagement du bord, sans se mouiller.

Texte: Julien Rensonnet - Images: Mathieu Golinvaux
"Le canal, c’est pas la mer rouge": dans les eaux noires de Bruxelles avec les plongeurs des pompiers
©Mathieu Golinvaux

Palmé, dégoulinant dans sa combinaison rouge, Jacques Renaud patiente sur le quai de Heembeek. Le pompier bruxellois attend qu’un collègue le soutienne pour se débarrasser de son pesant équipement de plongée. Un faux pas est vite arrivé. Et l’eau du canal n’est pas tendre avec ceux qui s’y trempent par mégarde.

Pas d'accident aujourd'hui : Jacques fait partie des 3 hommes du feu à terminer sa formation de plongeur. Ce jeudi 5 mai, plusieurs épreuves attendent les gars : localiser une victime dans une épave immergée et la remonter, remorquer une personne « agitée ou imbibée » dans la voie d'eau et enfin treuiller une voiture. Chaque situation demande un homme au sec, qui guide le plongeur par radio. Et par la corde qui les relie, véritable fil de vie entre les sauveteurs. Chaque plongeur doit maîtriser les deux rôles.


"Le canal, c’est pas la mer rouge": dans les eaux noires de Bruxelles avec les plongeurs des pompiers
©Mathieu Golinvaux

« La corde est notre seul moyen de localiser la berge. Quand il fait très beau, les premiers 70cm, c’est du café au lait. Mais au-delà d’1m, c’est le noir complet. On avance à l’aveugle », assure Georges Megos, 17 ans de plongeon dans les eaux brunes du canal. « Quand une voiture vient de tomber, on peut encore voir les phares. Mais il faut être juste à côté ». Sur la berge, collègues ou témoins sont précieux. Pour circonscrire la zone de recherche, les hommes-grenouilles s’aident aussi des rejets d’essence ou des objets qui flottent. Immergé, la corde remplace les yeux. « Il y a deux techniques », reprend Georges. « L’arc de cercle de plus en plus éloigné lorsqu’on recherche une cible assez proche du bord, et le zigzag depuis le quai vers le milieu de la voie d’eau ». Ce qui n’empêche pas de perdre l’orientation. « Je me suis déjà retrouvé sous une péniche ou sous un quai. Et là, y a qu’une seule chose à faire : rester zen ».

Des risques physiques et psychologiques

Les plongeurs du SIAMU interviennent une centaine de fois chaque année. Avec ces 3 nouvelles recrues, l’effectif passera à 32 hommes, soit 8 par compagnie bruxelloise. « On essaye de remplir le cadre et d’arriver à 10 par compagnie », espère Dominique Hobsig, coordinateur de la formation. Il faut palier les départs des hommes les plus âgés et penser aux congés, aux maladies, aux autres formations… « On recherche des candidats chaque année, mais plongeur n’est pas la spécialisation préférée : le canal, c’est pas la mer rouge, hein ! »

"Le canal, c’est pas la mer rouge": dans les eaux noires de Bruxelles avec les plongeurs des pompiers
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Si certains aimeraient voir des coins du canal se transformer en zones de baignade, les précautions prises par Jacques Renaud en s’extirpant de sa combi refroidiraient les plus aventureux. « On se rince à l’eau claire et on se désinfecte à chaque plongée », opine l’homme du feu. « On dispose de tout le matériel dans le camion ». Dominique Hobsig abonde : « On plonge avec un masque facial pour être le moins possible en contact avec l’eau ». Quels sont les risques ? « Des dermatoses via les hydrocarbures et les toxiques dilués. La leptospirose, bactérie qui se transmet via les urines de rats et contre laquelle l’opportunité d’une vaccination obligatoire des plongeurs est en réflexion. Et puis les barotraumatismes, lésions des oreilles dues à la descente rapide puisqu’on est toujours dans l’urgence ». La profondeur du canal peut en effet atteindre 15m par endroits.

Et puis, il y a l’inévitable choc psychologique. « Il y a pas mal de suicides, notamment durant la période des fêtes de fin d’année », concède Georges Megos. « Lors de soirées sur des bateaux ou au bord de l’eau, y a aussi toujours des p’tits jeunes qui veulent sauter après une déception amoureuse. Ce qu’ils ignorent, c’est que le froid du canal tétanise immédiatement les muscles. Le choc thermique induit aussi le réflexe de respirer. La victime respire alors de l’eau… » Et à moins d’un pompier dans la flotte en moins de 2 minutes, le pronostic vital risque évidemment d’être engagé. Moment tragique rapporté par l’équipe dernièrement : le geste désespéré d’un « jeune gars » à qui la Belgique avait refusé ses papiers. « Une personne qui saute seule, c’est la mission la plus difficile ».

"Le canal, c’est pas la mer rouge": dans les eaux noires de Bruxelles avec les plongeurs des pompiers
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Dans le bain

Pour ces professionnels, le métier de plongeur doit donc être une passion. En plus des dizaines d’heures de formations annuelles à la caserne, chacun doit s’inscrire dans un club « loisir » et compiler 6 plongées profondes par an : en carrière, en piscine ou en mer. Une broutille pour un passionné comme Georges Megos, drogué du tuba depuis ses 12 ans : « En vacances en Grèce ou ailleurs, je multiplie les sorties », sourit le sympathique instructeur, comme un poisson dans l’eau dans la vase de Neder à Anderlecht. « Ce n’est pas de l’archéologie en Méditerranée, mais on croise de belles bêtes. Carpes, silures, crabes et même une famille de tortues dans les eaux plus chaudes à la sortie de l’incinérateur ».

À voir l’homme barboter dans son caoutchouc rouge, sourire aux lèvres, on jurerait un gosse qui veut prolonger son bain. « Au fond, dans le noir complet, c’est comme faire du yoga. Je suis bien, j’oublie tout. Je fais durer… »

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