Fusillades à Molenbeek: “Ces jeunes qui se tirent dessus sont les mêmes qui vont aider une vieille dame à traverser la rue”

Karim déballe sur les fusillades à Molenbeek.

Ribaucourt où un échevin a dérapé.
©JC Guillaume

"Les médias simplifient", dit-il. "Les fusillades qui se répètent ici à Molenbeek ne sont pas systématiquement toutes liées à la drogue. Il y a d'autres raisons. Par exemple celle du mois passé dans le quartier Maritime devant la salle de sport n'avait rien à voir avec la drogue. Celle où un jeune a perdu la vie. C'était une histoire de gonzesse. Ça peut aussi commencer pour trois fois rien. Le seul fait de mal se parler ou de mal se regarder peut suffire à déclarer une animosité qui peut conduire à ce qu'ils se tirent dessus. La drogue, c'est toujours pour des drogues douces. Il n'y a pas de fusillades pour des drogues dures."

Karim, 38 ans, habite et vit à Molenbeek depuis le début des années 1990, dans le quartier Ribaucourt, réputé ou présenté comme "l'un des plus chauds". Il a accepté cette rencontre, pour nous parler du sujet qui fait l'actualité, les fusillades qui se produisent à répétition dans les quartiers. La prochaine sera la quinzième depuis le début de l'année.

Ses enfants sont en âge d'école. "Je n'imagine pas un instant qu'ils touchent à la drogue et se procurent des armes mais il y a l'influence de la rue et la rue, elle est plus forte que l'éducation qu'ils reçoivent à la maison et à l'école. Il faut craindre aussi les balles perdues. Vivre dans les quartiers, c'est vivre dans la crainte de devoir apprendre un jour que son fils se trouvait au mauvais moment au mauvais endroit. La question qu'on se pose tous, c'est de savoir où ils trouvent les armes. S'il y a des fusillades, c'est qu'il y a des armes, des armes qui circulent facilement. Qui sont ces vendeurs qui vendent sans scrupule. Ceux-là, je n'entends jamais qu'on les arrête."

Karim ne dirige pas ses foudres sur les policiers. "Bien sûr, on dira qu'ils peuvent toujours faire plus et mieux. Mais on les voit dans les quartiers, en uniforme et en civil. Ils travaillent. Ils enquêtent, ils planquent, ils font des filatures, toutes ces choses-là. Mais quand le parquet relâche ceux qu'ils attrapent, ça sert à quoi ? Et quand les flics de Bruxelles-ville (commune voisine, NdlR) et les agents de sécurité de la Stib (transports en commun) les coincent dans le métro Rogier ou à Botanique et qu'ils leur disent de dégager à Molenbeek, c'est un truc de fou, ça, il ne faut pas s'étonner qu'on les retrouve ici."

Un bashing anti-Molenbeek avait suivi les attentats de Bruxelles. Il reprend avec les fusillades, nourrissant encore et encore la réputation de la commune. "J'ai un copain qui vend des pneus à 1080 Molenbeek. Après les attentats, plus personne n'achetait chez lui. Alors il a eu l'idée, sur son site, de remplacer Molenbeek par Berchem-Sainte-Agathe puisqu'il est installé chaussée de Gand qui se trouve sur les deux communes. Ses affaires ont repris direct. Et pourtant, Molenbeek est la plus belle des communes, la plus généreuse, la plus riche par sa diversité. Tant de belles choses se font à Molenbeek, à commencer dans les écoles. À Molenbeek, vous pouvez rencontrer des gens de toutes les provenances qui se font un pique-nique sympa sur le trottoir et boivent un verre ensemble en toute tranquillité et sans aucun problème d'insécurité. De cela, les médias ne parlent pas."

Karim connaît les quartiers. Rien ne lui échappe à Ribaucourt. Les gens lui parlent. Il voit. Il sait tout. "Le plus fort, c'est que ceux qui sont dans les fusillades sont en même temps des jeunes qui ont le cœur sur la main. Ce sont les mêmes qui vont aider la dame à traverser la rue ou à porter ses courses, qui vont séparer les gens dans les bagarres ou donner à manger à un nécessiteux. Alors, d'où ça leur vient ? C'est ça, la vraie question. Ils sont allés à l'école ensemble, la plupart sont voisins, leurs parents se connaissent, alors pourquoi se mettent-ils à se tirer dessus à la place d'aller à la salle ou de jouer au ping-pong ? Il doit y avoir des psychologues pour comprendre le phénomène. Il faut commencer par là pour pouvoir les stopper. Est-ce les séries qu'ils regardent sur Netflix, ou ces jeux vidéo débiles avec des M16 et des Kalachnikov où on tue les gens en leur tirant dessus pour s'amuser ? Voilà les vraies questions qu'on ne pose pas. Je pointe du doigt l'Union européenne qui n'interdit pas le commerce des jeux vidéo criminels."

C'est son credo : "Touche pas à Molenbeek." "Qu'on cesse de taper sur la bourgmestre. C'est facile de chercher des boucs émissaires. La bourgmestre, quand il y a des bruits que ça va chauffer, je la vois passer en véhicule banalisé, toute la nuit. Elle sait ce qui se passe dans les quartiers. La nuit du Nouvel An, elle n'est pas dans les cocktails, j'en suis témoin. Elle est sur le terrain, en patrouille avec les gars."

Des voix comme celle de Karim appellent à une réaction du parquet du procureur du Roi. "Les gamins des fusillades, ça réfléchit. Quand ils voient que l'autorité punitive ne punit pas, alors ils se disent : Let's go, il n'y a pas trop de problèmes à faire des conneries. Le parquet relâche trop vite. C'est là qu'il faut que ça change. Molenbeek a bon dos pour porter le chapeau de tout ce qui est négatif."

L'entretien se prolonge, autour d'un thé à la menthe servi à l'arabe, délicieux. Un voisin rejoint la discussion. Il abonde dans le sens de Karim, voudrait même en rajouter. Nous aimerions photographier le moment. Les deux, dans un même réflexe, refusent. "Pour notre sécurité", justifient-ils. C'est aussi un signe, une indication sur le climat qu'on rencontre dans les quartiers où l'on dit ne rien craindre mais ressent quand même prudence et méfiance.

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