"Je suis dans le noir, le froid, avec une angoisse qui grandit. 10 policiers entrent dans la cellule, en armure. Ils nous menacent, nous insultent. Ils appellent Pirly. Je me dis que mon ami va sortir. Mais ils le tabassent. Ses cris de douleur me transpercent le corps. Je n’arrive plus à bouger".

Cette nuit du 24 janvier 2021, Simon se l’est rejouée encore et encore depuis un an. Elle a changé sa vie tranquille d’écolier bruxellois plutôt privilégié. Avec ses amis, le jeune homme s’est retrouvé encabané après une manif… contre les violences policières. Rappelez-vous : ils sont 245, dont 86 mineurs, à avoir été arrêtés sans distinction à la Gare Centrale. L’affaire a été très médiatisée. Sans doute aussi parce qu’il n’y avait pas dans la masse que des jeunes racisés des quartiers. Simon avait 16 ans. Pour se souvenir, demander justice, l’ado et ses potes ont réuni quelques centaines de personne ce 22 janvier. Car un an plus tard, les policiers responsables de ces violences ne sont toujours pas inquiétés.

«Ça pue la femme, ici!»

"Nous sommes une goutte dans l’océan des violences policières", remarque le ket. En pleurs, il quitte l’estrade symboliquement dressée là où tous se sont fait embarquer sans distinction, piégés dans une nasse policière que leurs proches qualifient de "disproportionnée".

Émile relaye Simon au micro. "À l’idée de revenir manifester ici, je n’ai pas dormi la nuit dernière", confie la jeune fille, victime de propos sexistes dans le fourgon qui l’emmène aux casernes d’Etterbeek. "Un policier a eu cette belle phrase: “Ça pue la femme, ici!”" Dans la cellule, les intimidations pleuvent. Les policiers plantent devant la cellule pour que les filles ne puissent filmer les coups qui pleuvent en face. "Ils nous ont dit: “Vous voulez avoir les mêmes droits que les hommes? Eh bien vous allez voir! Ici, vous n’avez ni droit, ni liberté”".

© Jean-Luc Flemal

Parents, ados, avocats, sympathisants, activistes de collectifs comme Les Madre de Saint-Gilles: tous exigent la fin de l’impunité. Alexandre Pycke, papa de Simon et organisateur de la manif, rappelle: "Ce 24 janvier, il y a 450 policiers pour 160 jeunes. Ils utilisent chiens et sprays, déploient un hélico. Ils prennent tout le monde sans distinction. Les manifestants, mais aussi les jeunes qui sortent de la gare ou du fast-food, ceux qui profitent d’un dimanche dans le centre". L’homme est amer, pas fataliste. "Ce n’est pas une manif anti-police. Nous voulons que les quelques policiers violents et racistes coupables des dérapages soient sanctionnés. Ils sont identifiés mais sont toujours en fonction. Il y a pourtant une trentaine de plaignants dans ce dossier. 20 signalements ont été faits au Comité P par des victimes emprisonnées ce soir-là. 10 policiers ont même témoigné contre leurs collègues. Mais rien n’est fait. Cette impunité jette le discrédit sur toute la police".

C’est ce que dit Catherine, maman d’une jeune ado incarcérée ce soir-là. "Quand je suis allée la chercher à sa sortie de cellule, les policiers m’ont dit: “Si vos enfants sont ici, c’est qu’il fallait mieux les éduquer”". Selon cette mère, c’est un peu l’hôpital qui se moque de la charité. "Ces faits ne peuvent pas rester tabous. Ils doivent avoir des répercussions, dans la formation des policiers".

«Le bourgmestre parlait avec condescendance»

© Jean-Luc Flemal

Avec une sérénité confondante, Pirly prend à son tour le micro. Ses plaies sont soignées. Pas sa psyché de 17 ans. "Il y a un an, j’avais encore la conviction que les policiers étaient là pour me protéger. Mais maintenant, quand j’en vois un en rue, je me demande toujours si ce n’est pas moi qui dois me protéger d’eux". Il note qu’"un seul policier" lui a proposé un mouchoir alors qu’il avait le visage en sang. "L’ironie, c’est que j’avais toujours rêvé de rouler dans un véhicule toutes sirènes hurlantes. C’était pas vraiment comme dans mes rêves". Modeste et lucide, il termine: "Je ne veux plus jamais me retrouver dans cette situation. Et je ne le souhaite à personne d’autre. Il faut déconstruire cette police inhumaine, raciste et violente. Je voudrais être superman, mais je ne le suis pas". Alors comme ses potes, il renvoie la balle à la justice.

Alexandre, 17 ans à l’époque, quant à lui "ne prendra plus le risque de contacter la police". Désabusé, il est. "Nous sommes allés voir le Bourgmestre. On n’a pas eu d’excuse. Il nous parlait avec condescendance. Je ne comprends pas comment ces policiers peuvent faire ce qu’ils font puis rentrer chez eux prendre leurs enfants dans les bras". Dans le parterre de cette manif, les yeux de mamans, de papas, de copains d’écoles, de curieux, d’activistes, se troublent de larmes.