C’est une petite Dacia qui ne paye pas de mine. Elle a une fameuse écorchure sur un flanc. Mais elle rend de fiers services. Sa robe rouge cuivrée est assortie aux cheveux de sa propriétaire. Et aux étiquettes du pack de 6 bières bruxelloises que celle-ci en sort. "C’est le cadeau d’une voisine à chaque fois qu’elle l’utilise". Car sa Dacia, Aurélie Meunier ne la laisse pas dormir dans les rues de Schaerbeek : le petit monospace est enregistré sur la plateforme Cozywheels. Tous les voisins de la travailleuse sociale peuvent donc lui "louer" lorsqu’ils en ont besoin.

"J’ai divorcé il y a 3 ans. Je suis fonctionnaire au CPAS d’Ixelles. J’ai vite compris que je n’arriverais pas à payer la voiture avec mon salaire", confie cette mère célibataire. "Pourtant, j’en avais besoin: j’habitais loin de l’école. 45 minutes à pied. Et injouable à vélo vu les montées. Mais je n’utilisais la voiture qu’une semaine sur deux. Genre un plein tous les 2 mois".

"Dans le groupe, je me suis fait de vraies copines"

Une amie lui parle de Cozywheels. La déléguée syndicale s’affilie pour 10€ par an. "Et très vite, des demandes tombent. J’ai déménagé, je me suis rapprochée de l’école. Mais j’ai encore besoin de la voiture pour aller voir ma famille en dehors de Bruxelles, pour faire les courses, ou pour mon métier : j’ai 55 lieux de travail différents. Sans auto, comment je ferais pour passer de l’École 8 au Bois de La Cambre au CPAS à Flagey entre deux rendez-vous ?"

Cozywheels fonctionne comme une communauté entre voisins. Chaque affilié verse son abonnement de 10€ annuels. Ensuite, contact est pris entre "locataire" et propriétaire de la voiture. Une carte permet de repérer chacun dans son quartier. Leur relation est formalisée par contrat, notamment quant au prix du km (entre 0,25 et 0,35€). Le véhicule est assuré via une police spécifique à l’autopartage. Rien n’empêche un "locataire" d’utiliser plusieurs voitures inscrites sur la plateforme, où un agenda permet au propriétaire de gérer ses réservations. Reste à récupérer les clefs et démarrer.

Dans son réseau, Aurélie Meunier compte deux familles avec lesquelles le partage est régulier et trois autres pour qui la location est occasionnelle. Soit une voiture pour six familles. Et cinq places de stationnement économisées dans les rues du quartier Dailly. "Dans la voiture, on indique sur la feuille de route le nombre de kilomètres parcourus et le plein éventuel. J’encode les kilomètres sur la plateforme, l’essence est déduite si nécessaire et la facture se calcule toute seule", précise la jeune femme. Elle a opté pour un prix de 0,30€ la borne.

© JULIEN RENSONNET

On le comprend : la relation marche à la confiance : "Je préfère rencontrer le candidat locataire, connaître ses intentions avec la voiture. J’ai parfois refusé des “clients”. Mais dans le groupe, je me suis fait de vraies copines. Certaines ont même le double des clefs". Le trousseau justement, "je le remets une fois ou deux en mains propres mais après, on le glisse dans les boîtes aux lettres avec un SMS pour indiquer où la voiture est parquée". De quoi plaider contre un système automatique d’ouverture de portière ? "Noooon : voir son voisin, c’est chouette !"

C’est surtout le principe de solidarité, "valeur phare", qui convainc Aurélie d’adhérer à Cozywheels, elle qui n’a pas hésité à faire grimper son nombre de kilomètres mensuels avec "6 ou 7 allers-retours à Verviers pour aider les sinistrés des inondations". Elle met les points sur les i : "Soyons clairs: je ne veux pas m’enrichir. Mais pour moi, posséder une voiture, c’est vraiment cher. Je veux juste pouvoir la garder". Et comme Cozywheels estime qu’un propriétaire adhérent économise jusqu’à 3.000€ annuels via ses services, "désormais, elle ne me coûte plus rien".

Bonjour la LEZ, adieu la Dacia d’Aurélie

Malheureusement, Aurélie et son cercle de voisines, "dont deux mamans célibataires comme moi", vont bientôt dire adieu à la Dacia de leur cœur. "La voiture est vieille: c’est une Euro4. Et à partir de janvier, elle ne peut plus rouler à Bruxelles à cause de la LEZ". La zone de basse émission met la Schaerbeekoise hors d’elle. "J’ai une utilisation exemplaire de ma voiture, elle sert énormément pour les longs trajets, et on m’empêche de l’utiliser. C’est une attaque envers les travailleurs. L’excuse environnementale ne tient pas. D’abord, ceux qui ont les moyens rachèteront une voiture. Ensuite, si on la revend, elle polluera à l’exportation. Ce qui augmentera au final les émissions globales".

Et pour le futur : quid d’un passage à Cambio ? "Ça fonctionne pas avec l’intermodalité". Le vélo ? "Impossible à ranger dans mon appart. J’ai demandé un parking il y a 6 mois, mais pas de nouvelle". La syndicaliste ne décolère pas : "On nous demande de lâcher la voiture, mais la politique de mobilité oublie les Bruxellois comme moi. On pourrit l’existence des automobilistes et il faut 2 ans pour une place en box vélo. Un vélo doit être accessible à tout le monde et pas uniquement aux bobos. Demandez à un balayeur de rue d’arriver au boulot à 6h en bus! Tout ça, c’est de l’écologie élitiste".