Bruxelles Mobilité Le documentaire de Luc Jabon, Bruxelles, une traversée urbaine, livre un regard inspirant sur notre capitale. À découvrir au cinéma Vendôme à partir de ce soir.

Dans son documentaire Bruxelles, une traversée urbaine , Luc Jabon, ancien professeur à l’IAD, raconte Bruxelles d’hier et d’aujourd’hui au fil d’une traversée de quelques rues, boulevards, et places, avec poésie et sans prise de position. Le spectateur se laisse transporter par ce récit inspirant, construit sans voix off, non sans touche d’humour et de surréalisme "à la belge".

Le fil conducteur du film est l’espace public et sa réappropriation par la population. Pourquoi avoir choisi cet angle ?

"Énormément de documentaires sur Bruxelles ont déjà été très bien réalisés. Je voulais faire un film différent, où la rue est l’héroïne, sans évoquer des sujets déjà traités comme le multiculturalisme ou l’architecture propre à Bruxelles. J’ai voulu poser un regard transversal sur Bruxelles, mais sans jugement de valeur, en illustrant comment aujourd’hui les citoyens parviennent à se réapproprier leurs espaces urbains."

Avez-vous appris des choses ?

"J’ignorais par exemple que pendant 1 000 ans tout le monde marchait au milieu de la rue. Ce n’est qu’en 1930 que les gens ont commencé à emprunter les trottoirs. C’est le début de l’ère du tout-à-la- voiture, lorsque l’automobile est devenue la reine de l’espace urbain."

Vous évoquez le voûtement de la Senne qui a transformé Bruxelles. Pourquoi ce point de départ ?

"Si l’on veut avoir une perception de la rue et de l’espace urbain, il faut connaître le passé de Bruxelles. C’est rare de voir une ville qui voûte sa rivière. Celle-ci n’a pas disparu, elle est sous nos pieds. En revenant sur ce passé, on constate que des chantiers gigantesques ont bouleversé la ville. On a détruit ou exproprié des milliers de maisons. À Bruxelles, tout est tordu. C’est ce Bruxelles, qui semble en chantier perpétuel, qui nous paraît souvent irrationnel et en même temps d’un charme irrésistible, que cette traversée urbaine raconte."

Comment avez-vous identifié les quartiers et places que vous souhaitiez mettre en avant ?

"Le but était de raconter une partie de ma ville, dans laquelle j’ai toujours vécu. C’est donc ma traversée urbaine. J’ai ainsi choisi de montrer des quartiers comme le parvis Saint-Gilles, les Marolles, le quartier européen, Saint-Géry ou le piétonnier du centre-ville."

La majorité du documentaire se déroule dans les rues du centre-ville. Pourquoi ce choix ?

"Les quartiers du centre-ville illustrent bien la diversité bruxelloise. Mais si je me cantonne quasi exclusivement à cette zone géographique, c’est aussi parce qu’il n’y avait rien en périphérie de Bruxelles-Ville à l’époque ! À Saint-Gilles, il n’y avait que la campagne et des fermes en 1850. Le couvent de Berlaymont, un endroit verdoyant et féerique, était jadis implanté à la place des institutions européennes. C’est dingue de se dire que cet endroit n’était qu’un énorme jardin jusqu’au début du siècle passé."

Comment avez-vous sélectionné votre trentaine d’interlocuteurs ?

"Il y a eu des rencontres hasardeuses et j’ai voulu garder l’idée que la rue est l’héroïne du film. C’est pour ça que j’ai par exemple laissé un extrait où l’on voit une voiture avec des jeunes à l’intérieur arriver au feu rouge à Sainctelette avec la musique à fond. Je demande alors à mon cameraman de couper la séquence car le propos de mon interlocuteur était inaudible mais j’ai laissé cet extrait au montage pour montrer que la rue appartient à tout le monde."

Qu’est ce qui a été le plus compliqué ?

"Le son ! Car Bruxelles est une ville très bruyante. On ne s’en rend pas toujours compte car notre oreille a la faculté de dissocier les sons, contrairement au micro qui les capte tous sans distinction. Les sons des chantiers, des voitures, du tram sont omniprésents dans le film mais, en écoutant les rushs, j’ai eu une frayeur car c’était trop bruyant. Heureusement, après quelques réglages, je pense que nous avons obtenu le résultat escompté."

Un autre défi est qu’il n’y a pas de voix off…

"Absolument. Réaliser un documentaire sans voix off peut s’avérer périlleux au niveau de la progression dans le récit. Le film est alors devenu un défi de montage, car il s’agissait de fluidifier le cours des séquences pour que cette traversée très construite et hétérogène devienne presque naturelle et que les spectateurs se laissent tout simplement emporter."

Quel regard portez-vous sur l’évolution de la ville ?

"Nous vivons aujourd’hui un basculement en assistant à un reflux de la voiture, qui a été la reine de l’espace urbain pendant 100 ans. Mais qu’est-ce qui va prendre sa place ? Au-delà d’une question essentielle de mobilité, c’est l’identité de l’espace public qui se joue. Comment va-t-il se partager ? Comment ce partage va-t-il démocratiquement s’instituer ? Les Bruxellois aspirent à se réapproprier l’espace public. C’est ce que j’ai voulu illustrer lorsque j’ai filmé l’action spontanée de riverains qui se sont réapproprié le boulevard Anspach en organisant un sit-in devant la Bourse."

Qu’est ce qui vous plaît chez le Bruxellois ?

"J’adore le fait qu’il ne se prend pas au sérieux. Quelqu’un qui vient d’une autre communauté peut, s’il le désire, adopter l’esprit bruxellois assez facilement. Je ne suis pas certain que devenir marseillais soit aussi facile. On l’est ou on ne l’est pas. Mais tout le monde peut devenir bruxellois et adopter cet esprit d’autodérision."