Selim, Marie, Virginie, Nabil, etc. Depuis le début du confinement, une dizaine d'éducateurs, professeurs et membres de la direction de l'Institut Cardinal Mercier, à Schaerbeek, organisent des livraisons de colis alimentaires pour leurs élèves en difficulté. Elles et ils aident une trentaine de familles. Dans une tribune que La DH publie ci-dessous, Selim lève le voile sur une solidarité volontairement discrète à destination d'un public souvent oublié par les pouvoirs publics. Une solidarité aujourd'hui indispensable.

Voilà bientôt trois semaines que nous sommes confinés à la maison, trois semaines pendant lesquelles l’ancienne vie s’est arrêtée pour donner naissance à une nouvelle réalité sociale. Dans un premier temps, nous avons pu constater l’égoïsme et l’individualisme qui règnent au sein de nos sociétés. Les gens se sont rués dans les magasins en dévalisant un maximum de produits, scénario qui était hélas à prévoir. Les personnes âgées, les personnes handicapées, les plus faibles d’entre nous, ont tout simplement eu droit à des rayons vides, voir des magasins totalement fermés.

Dans un second temps, nos chaînes d’informations, sous l’impulsion des autorités, martelaient l’injonction de rester à la maison. Qui n’a jamais rêvé de pouvoir rester chez soi, sans aucune pression, et de s’attaquer à des tâches repoussées au lendemain ou simplement passer du temps en famille ? C’est un peu l’image qui a été véhiculée par les médias, des familles heureuses au jardin, des couples faisant du vélo, des concerts à domicile, etc.

Pourtant, avant ce confinement, la plupart des personnes, des familles, des étudiants que je rencontrais dans le cadre de mon travail étaient dans des états précaires que ce soit sur le plan financier, social, pédagogique, etc. bref socio-culturellement défavorisés. Ma pratique professionnelle est consacrée en grande partie à ce type de population. Travaillant dans un service d’accrochage scolaire interne à une école défavorisée de Schaerbeek, il n’est pas rare de devoir faire face à des problèmes sociaux qui dépassent le cadre scolaire. Logement insalubre, relation parent-ado compliquée voir violente, difficulté à assouvir ses besoins primaires (alimentaires, soins, etc.), relation à l’école catastrophique sur le plan pédagogique (ne développant pas la scripturalité de manière égale aux autres plus favorisés).

"Je n’ose imaginer ce qui se passe à l’intérieur de certains foyers. Et l’Etat au sens large, ne semble pas se préoccuper de cette frange de la population qui, aujourd’hui plus qu’avant, a besoin d’aide."

Notons aussi qu’un grand nombre d’écoles défavorisées accueillent des classes passerelles composées de jeunes qui pratiquent peu ou pas le français et qui en plus de l’apprentissage de la langue française, qui n’est pas facile avouons-le, doivent découvrir et intégrer de nouveaux codes sociaux parfois très éloignés des leurs. En plus de cet apprentissage parfois tumultueux se rajoutent des difficultés socio-économiques. A titre d’exemple, nous pouvons prendre le cas de ce jeune venu du Sénégal dans le cadre d’un regroupement familial, pour rejoindre son père, lequel décédera quelques mois plus tard. Livré à lui-même, dans un pays qu’il connaît à peine, il devra se débrouiller entre son parcours scolaire qui pourrait lui offrir un avenir ici et la nécessité de trouver de quoi s’alimenter.

Cette réalité très brièvement relatée semble avoir disparu, si on en croit le discours actuel, avec le confinement. "Restez chez vous" et gardez vos problèmes en quelque sorte. Nous avons fermé la porte d’une école vide mais en fermant celle-ci, nous avons surtout arrêté l’aide qu’on pouvait modestement apporter pendant les périodes scolaires. Je n’ose imaginer ce qui se passe à l’intérieur de certains foyers. Et l’Etat au sens large, ne semble pas se préoccuper de cette frange de la population qui, aujourd’hui plus qu’avant, a besoin d’aide... Je me permets de mettre en lien cette carte blanche signée par une septantaine d’historiens, philosophes et sociologues publiée dans le Vif Express du 2 avril 2020 "Madame la Première ministre, allez-vous risquer une crise démocratique et sociale?" pour apporter avec modestie mon soutien en tant que praticien à ces propos.

"Oui à Bruxelles, capitale de l’Europe, certains ont des difficultés à manger..."

Mieux que des mots, certains professeurs de mon établissement ont décidé de ne pas ignorer le problème et d’établir une liste d’étudiants en situation d’urgence (les plus défavorisés) afin de leur apporter de quoi se nourrir eux et leur famille pendant ce confinement. L’équipe a été étonnée de trouver des familles nombreuses avec très peu de moyens pour vivre, bien que ce soient tous des professionnels habitués à ce genre de situation. Oui à Bruxelles, capitale de l’Europe, certains ont des difficultés à manger...

De nombreux citoyens, dans leur secteur, ont fait de même en se portant volontaires pour distribuer des repas aux SDF, des courses aux personnes vulnérables, ou tout simplement donner du temps pour les autres. Comme lors de la crise des migrants, c’est une fois de plus des actes citoyens ou des ONG qui apportent un peu de réconfort à ses humains délaissés. Le fait que cette réalité soit délaissée, volontairement ou pas, par nos médias traditionnels nous pousse à renforcer cette attitude nombriliste. Face à l’inaction de nos dirigeants, ce sont souvent les citoyens qui prennent en charge les âmes les plus fragiles.

Alors oui profitons de ce moment pour s’occuper de nos familles, de nos affaires personnelles, de nos lectures oubliées. En même temps, en fonction de nos possibilités, pensons aussi aux autres... .

Un texte de Selim Rahal, et la dizaine d'éducateurs, de professeurs et membres de la direction de l'Institut technique Cardinal Mercier de Schaerbeek.