Le sans-abri devant qui les passants passent sans le voir.

Rencontré au coin de l’avenue Louise, dans la pluie, assis en tailleur sur un morceau de carton, cet homme transi de froid.

Au fond de son gobelet, une poignée de petits cents. Et ce coquard à l’œil droit. D’où lui vient la blessure ?

Andrezj est polonais. Ses mains, malgré les mitaines, sont gelées quand il sort de sa veste le papier qu’il tend.

On lit qu’Andrezj, 60 ans, a été examiné dimanche dans le service des consultations du Plan Hiver, par un médecin de Médecins du Monde que nous contactons. "Sa blessure à l’œil n’avait pas cette ampleur. Elle peut aussi bien résulter d’une chute ou d’une agression".

C’est Kathy qui va traduire. Kathy est polonaise. L’entretien se fait par GSM. Contre toute attente, Andrezj répond que non, on ne l’a pas frappé : il serait tombé dans les escaliers du Botanique. "J’avais deux sacs. J’ai glissé. Des Belges m’ont aidé et ont appelé une ambulance. Un médecin a recousu au-dessus de l’œil…"

Le froid, la pluie . Et sur un bout de carton, cet homme et ces gens qui passent et regardent ailleurs. Pour l’œil au beurre noir, Andrejz affirme que c’était une chute mais qu’il y a quinze jours, "des SDF l’ont attaqué à la gare du Nord."

Andrezj s’accroche au GSM qu’il serre dans ses doigts et ne veut plus lâcher : une femme l’écoute. "Il me dit qu’il n’est pas en séjour illégal. Il dit qu’il est en Belgique depuis des années et qu’il a travaillé jusque pendant l’été dans une ville à 40 km de Bruxelles. Il travaillait avec des Polonais dans une société qui a fermé ou les a mis à la porte. Il avait un logement dans un immeuble mais là aussi, on l’a chassé. Il est à la rue. Il fait la manche non-stop, souvent en s’installant au coin de la place Louise. Il me dit aussi que le mois passé, un Polonais aurait été attaqué et tué par des SDF quelque part à la gare du Nord. Il me dit encore qu’il a très peur, surtout la nuit quand il dort dans un coin."

Kathy est très émue. "Ce monsieur me parait très doux. Je lui ai demandé pourquoi il ne rentrait pas en Pologne. Il ne donne pas d’explication. Simplement, il ne veut pas rentrer, c’est tout. Je lui ai aussi demandé s’il avait une famille là-bas. Je le lui ai demandé trois fois. Il n’a jamais répondu."

En une demi-heure, des pass ants ont jeté dans son gobelet 12 cents.