Des tentes du parc Maximilien aux marches de l’église de la place Flagey, Rabia est un habitué des nuits agitées.

Des tentes du parc Maximilien aux squats dans des immeubles inhabités, en passant par des stations de métro, Rabia est un habitué des nuits agitées. Sans-papier, il vit depuis trois ans à Bruxelles, dans l'attente d'une régularisation. "Quand je suis arrivé, je ne connaissais personne donc ça a été très dur." Le frère d'un ami accepte de l'héberger mais uniquement la nuit. Alors il passe ses journées aux alentours de la place Flagey, à Ixelles. Sur les marches de l'église, puis au bord des étangs, il se réchauffe comme il peut.

Rabia sur les marches de l'église © Ennio

Sans ressources, il n'a pas de travail ni de nourriture. A force d'errer dans le quartier, il finit par repérer les personnes qui sont dans la même situation que lui. Le jeune homme discute avec d'autres migrants, marocains eux aussi. Ils lui font découvrir la gare du Nord où des bénévoles distribuent de la nourriture. Un soulagement pour Rabia, qui mange enfin à sa faim.

Mais le frère de son ami se marie et demande à Rabia de partir. Le jeune homme retourne du côté de la gare du Nord et découvre, intrigué, le parc Maximilien. "Le monde, l'ambiance, je n'avais jamais vu ça." Sans autre solution, il y passe la nuit, et les suivantes, dans une tente et un sac de couchage qu'il a gardé précieusement depuis.

La journée, il discute avec les autres habitants du parc. De son parcours, du leur et des meilleurs moyens de survivre dans la capitale. En hiver, les conditions deviennent trop difficiles. Le froid et le manque de nourriture l'affaiblissent, il tombe malade. Alors Rabia se débrouille, reste à l’affût des bons plans sur Facebook. Il dort deux nuits par-ci, deux nuits par-là, fait parfois trois ou quatre squats par semaine. Il relativise, est content d'avoir un toit sur la tête, mais concède la fatigue mentale que cela engendre. "C'est dur de toujours devoir bouger, de toujours se demander ce qu'on va faire, où on va aller."

Pour vivre, Rabia compte surtout sur la récupération. Il récolte des bouilloires, des objets électroniques et des cadres de vélo qu'il répare et tente de revendre dans des brocantes. Il peut aussi se reposer sur son réseau d'amis qui l'appellent de temps en temps pour un déménagement ou un dépannage. "Il m'arrive de passer deux ou trois mois sans gagner d'argent. Dans ces cas-là, je survis grâce aux associations qui distribuent gratuitement de la nourriture."

"J'avais peur à chaque fois que je croisais un policier"

Cette survie, ce n'est pas seulement la sienne, c'est aussi celle de sa famille. C'est pour des raisons économiques qu'il a quitté son pays, le Maroc, pour tenter sa chance en Europe. À douze ans, il est contraint de travailler pour aider ses parents à subvenir à leurs besoins. Malgré sa motivation, son salaire, très bas, n'est pas suffisant. Alors il décide de tenter sa chance de l'autre côté de la Méditerranée. "Ce que je gagnais en six mois au Maroc, je le gagne en moins de deux semaines en Europe."

A 26 ans, il arrive au Danemark, où habite son oncle. Heureux, il est persuadé que son départ permettra à sa famille de vivre correctement. Mais en descendant de l'avion, il comprend rapidement qu'il n'est pas le bienvenu. Ni au Danemark, chez son oncle, qui refuse de l'accompagner à la commune ou de l'aider à entamer des démarches de régularisation. Ni en Italie où il passe sa journée dans les champs, en plein soleil, à récolter des fruits et légumes. Obligé de prouver son efficacité pour espérer être repris le lendemain, Rabia est épuisé. "C'était très physique, presque de l'exploitation. Je n'ai pas quitté le Maroc pour ça."

Même en Suisse, où une partie de la population parle français, le jeune homme ne trouve pas sa place. La mosquée qui lui avait promis de l'aider ne peut l'héberger, à cause des contrôles dont elle fait l'objet. Sans argent, il est obligé de dormir dehors. "Je cherchais un endroit avec beaucoup d'herbe et je me couchais sur des bouts de carton », se souvient-il. « J'avais peur à chaque fois que je croisais un policier, surtout à Berne où ils se promènent avec des chiens. Même quand tu ne croises pas leur regard, tu as cette peur, à l'intérieur, qu'ils t'arrêtent." Par peur de se faire prendre, Rabia ne reste jamais longtemps au même endroit. Alors il marche, inlassablement, du matin au soir. Fatigué physiquement et mentalement, il tombe souvent malade.

Bruxelles, la dernière chance

Cet affaiblissement le pousse à se remettre en question. "Je n'en pouvais plus, j'étais décidé à rentrer à Marrakech." C'est un ami qui le fait changer d'avis, au dernier moment. "Il m'a dit d'aller à Bruxelles, que son frère pourrait m'accueillir." Rabia accepte mais décide que ce sera sa dernière tentative : si Bruxelles ne lui est pas favorable, il retournera au Maroc, pour de bon.

Trois ans plus tard, Rabia ne regrette pas d'être venu à Bruxelles. "J'ai rencontré plein de gens qui m'ont beaucoup aidé, il y a une solidarité que je n'ai vue nulle part ailleurs." Cette solidarité, il tient à y prendre part : il devient bénévole pour des associations comme Médecins du monde. Bilingue en français et en arabe, il aide les avocats et les assistants sociaux à interagir avec les autres migrants. Très vite, il se fait une bonne réputation. Il est très demandé, notamment parce qu'il maîtrise de nombreux dialectes du Moyen-Orient.

Irakiens, Syriens, Palestiniens, il les comprend tous et les aide dans leurs démarches administratives. Mais Rabia a besoin d'argent et les conditions sont aujourd'hui plus difficiles qu'hier : "Avant je pouvais prendre le train et les transports sans problème. Mais depuis les attentats, il y a beaucoup plus de contrôleurs." Le jeune homme ne peut donc plus se déplacer comme il veut. Il évite les lieux trop éloignés et se retrouve parfois obligé de frauder.

"Cela fait six ans que je n'ai pas vu ma famille. J'ai envie de pleurer à chaque fois qu'on s'appelle sur Whatsapp", confie-t-il. Mais il ne baisse pas les bras, persuadé qu'une vie à Bruxelles est possible. Alors il s'informe, traîne dans les associations, parle aux syndicats et participe activement aux manifestations. "Grâce à ça, j'ai développé une petite conscience politique, je veux faire comprendre aux politiques qu'on a des droits et qu'ils doivent être respectés."

Ses revendications sont claires : être aidé ne l’intéresse pas, il veut être régularisé. Sans cela, il ne peut travailler, ni obtenir de logement, ni même aller chez le médecin. "Ma seule issue est d'avoir des papiers donc je continuerai à me battre pour ça, quoi qu'il arrive."