En 1977, Eddy Mitchell affolait les compteurs avec le mélancolique morceau : “La dernière séance”. L’histoire d’un cinéma de village qui ferme ses portes : “La photo sur le mot fin peut fair’sourire ou pleurer, mais je connais le destin d’un cinéma de quartier. Il finira en garage, en building supermarché”.

Retour en 2022, le 28 février pour être exact, le supermarché qui a remplacé le cinéma de quartier d’Eddy Mitchell ferme ses portes. Le quartier, c’est celui des Halles Saint-Géry, le supermarché : un Lidl. Et en filigrane, une question : quelle offre pour les 55 000 habitants du Pentagone de Bruxelles, où faire ses courses “de la semaine”, voire “du mois” ?

Eddy (un autre), habite rue des Flandres, en plein cœur de la capitale. C’est vendredi après-midi, il sort de l’AD Delhaize situé boulevard Anspach. Pour lui, la fermeture du Lidl “n’est pas une bonne nouvelle”, il avait pour habitude de s’y rendre pour acheter un “vieux beef angus, bien maturé”. Certes, il y a bien le boucher Dierendonck sur le chemin de son appartement, mais Eddy (comme de nombreux Bruxellois) n’a pas les moyens pour s’offrir le meilleur boucher de Bruxelles. “Au niveau des prix, chez Delhaize, je dois plus souvent prendre des produits de la marque Delhaize ou 365.”

Les courses en exode

Aujourd’hui, le Pentagone de Bruxelles ne compte plus que sept “vrais” supermarchés. L’offre est d’un autre tempo, on parle “Express” ou “Shop&Go”, la cible : c’est le travailleur qui passe acheter l’ingrédient pour le repas du soir entre le boulot et le métro ou le train. Le client reste moins longtemps dans le magasin, et celui-ci est plus petit, pour aller plus vite.

Cette nouvelle relation espace-temps au shopping est peut-être ce qui a coûté la mort de l’enseigne située derrière les Halles Saint-Géry. “On a cherché une solution pour agrandir ou déménager à proximité, mais nous n’avons pas trouvé une surface assez grande”, explique le porte-parole de Lidl. Ce mercredi, la multinationale allemande ouvrait une surface de 1 722 mètres carrés à Marcinelle, là où la rue Van Artevelde n’en comptait que 570. “Si on avait été mis au courant plus tôt, on aurait pu aider Lidl à trouver un espace”, déplore l’échevin, qui n’exclut pas le remembrement de locaux dans le centre pour les consacrer à des supermarchés. En attendant, les jours des grandes surfaces, synonymes de prix attractifs, sont comptés dans le pentagone.

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Fabian Maingain (Défi), l’échevin aux Affaires Économiques, l’admet : “pour l’instant, on sait qu’on est en sous-offre”, mais ne baisse pas les bras pour autant. “On travaille à établir une étude des besoins”, celle-ci ciblerait là où les points “discounts” doivent être établis. À noter que le Pentagone est traversé par “le croissant de pauvre de Bruxelles”, avec des quartiers où le revenu médian annuel n’excède pas les 14 000 euros.

Le bio est mort, vive le bio

Alors, la mort du supermarché en centre-ville est-elle une mauvaise chose ? N’est-ce pas là l’occasion rêvée pour les petits commerçants bruxellois, plus impactés par la crise sanitaire, de se refaire la main ? Sans surprise, tout repose dans un mix, assure Fabian Maingain, et de marteler qu’“on ne doit pas oublier la fracture sociale”.

C’est par exemple le cas d’Emmanuel, qui habite en face de l’AD Delhaize, Boulevard Anspach. “Je suis livreur Uber Eats, je profite quand je le peux d’une livraison en dehors du Pentagone pour m’arrêter et faire quelques courses.” Et pour cause, La DH a recensé les prix de dix produits élémentaires dans les sept supermarchés du pentagone, et a comparé avec les prix des mêmes produits (ou équivalents) de l’autre côté de la petite ceinture. Constat sans appel : le pain coûte 42 centimes de plus, la différence sur six rouleaux de papier toilette grimpe à 51 centimes, et un kilo de café coûte plus de 2,50 euros plus cher intra-muros !

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Quant au bio, une offre accessible à tous persiste aux portes des Marolles. Le Marché bio des Tanneurs est le modèle que Fabian Maingain voudrait recopier dans le fameux “Dôme”, en cohabitation avec un supermarché italien et un nouveau Delhaize, place de la Bourse, attendu initialement pour 2023.

Renouveler l’offre en matière de grandes surfaces dans le centre bruxellois, en cohérence avec les enjeux climatiques, sociaux et démographiques constitue donc un défi majeur pour la capitale. La balle est désormais dans le camp de la majorité, qui va devoir, pour le moment, composer avec les grandes enseignes qui, petit à petit, réduisent leurs surfaces et augmentent leurs prix. Et Eddy, Mitchell cette fois, de conclure : “Bye bye rendez-vous à jamais, mes chocolats glacés, glacés”.