"On préfère ne pas faire visiter les salles des coffres car si la porte se referme…"

En pénétrant dans ce sous-sol bardé de coffres-forts vert anis, on songe à James Bond. Ou à McGyver. On frémit à l’idée de se voir enfermé derrière 50cm de métal blindé, où les voix s’étouffent dans l’épaisseur des murs. Et on ne s’attarde pas, même si le carrelage étoilé à la bruxelloise et les numéros de coffres calligraphiés à la main méritent amplement le post Instagram.

© Julien RENSONNET

L’ancienne banque Brunner est l’une des nouveautés du Banad 2022, festival Art Nouveau et Art Déco qui revient ce 12 mars pour 3 week-ends. Cet édifice de 1860 cache excessivement bien son jeu derrière sa façade crème noircie par les milliers de voitures qui l’honorent chaque jour de leurs microparticules crachées devant le 78 rue de la Loi. Après un corridor d’entrée modernisé, on pénètre dans l’ancienne salle des guichets. Surmontée d’une coupole majestueuse, elle est digne de Mary Poppins: comptoir de marbre marqueté rehaussé de dorures en arabesques et de lampadaires floraux, horloge monumentale, boiseries ouvragées, buste du fondateur, kiosque d’angle…

Quand Bruxelles s’étendait vers l’est

La splendeur de cet édifice art nouveau remonte au second tiers du XIXe siècle. "En 1838, la Société Civile pour l’Agrandissement et l’Embellissement de Bruxelles de Ferdinand de Meeûs planifie d’agrandir le quartier royal vers l’est. Une vaste opération immobilière y établit la jeune classe dirigeante de la Belgique, les aristocrates et la haute bourgeoisie financière", retrace Pascale Durieu, guide à l’ARAU. "S’y bâtissent les plus belles maisons de maître néoclassiques. Il est question d’y implanter un palais de justice, un hippodrome, des musées, des parcs".

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Érigé dans un style éclectique, le lieu est d’abord la propriété d’un chevalier. L’institution financière s’y greffe en 1899. Notons que Brunner n’y a jamais habité. C’est l’architecte Léon Govaerts, spécialiste des reconversions du néoclassique vers l’art nouveau, qui signe l’ensemble. "Govaerts ne bouleverse pas l’intérieur: il agrandit, supprime l’allée cochère et accole la banque en enfilade", détaille la spécialiste depuis l’ancien bureau du directeur, assez quelconque sous ses néons contemporains quoique doté d’un vitrail art nouveau.

La stupéfaction guette bien davantage au premier. Une vaste salle à manger tout de boiserie s’y tapisse d’un papier peint japonais enrichi de laiton et d’étain. Une petite faune d’oiseaux, de batraciens et d’insectes dorés y grouille sur un fond vert mousse. "Cette mode est arrivée en Belgique et en Europe depuis l’Angleterre car la Reine Victoria en était très friande", révèle Pascale Durieu. "Ça coûtait une fortune". Quant aux stucs imitation bois, "ils sont très fréquents et témoignent de l’aisance financière des commanditaires". Petit salon Louis XV, cheminées, lambris, parquet Versaille et plafonds à caissons nous rappellent encore la splendeur passée des lieux.

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Seuls squatteurs: les pigeons

Le fondateur Joseph Brunner meurt en 1925. Son fils lui succède en 1911 mais s’installe à New York durant la 2 Guerre Mondiale. "C’est alors l’associé des Brunner qui y vit avec ses enfants", note la guide. 2 autres banques y prospèrent par la suite. La maison est classée en 1995 mais désertée par son dernier occupant financier en 2005. Dans son canyon automobile, entre les bureaux anonymes, la banque tombe en ruines. En 2019, deux familles s’associent pour en devenir propriétaires.

"L’idée est de rénover, entretenir, organiser des concerts, des résidences et des master classes de musique classique", ambitionne Christophe Boucquey, gérant du bien. "On a investi en fonds propre et on travaille depuis 2 ans à la rénovation. Le lieu n’était pas squatté, sauf par les pigeons. Nous avons rempli 10 containers de gravats. Si on l’avait laissée à l’abandon encore un an, la maison aurait sans doute connu le pire".

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Les recherches du fameux architecte Francis Metzger, connu entre autres pour les restaurations de l’Aegidium, de la Villa Empain ou de la Maison Autrique, "ont révélé beaucoup de détails et de secrets", assure Christophe Boucquey. Le jeune homme apprécie "passer à travers les époques bruxelloises en traversant les pièces". Le plus surprenant? "On a découvert une pièce qui n’était pas sur les plans".