Le vent transporte un puissant bouquet marin ce jour-là sur le long du canal. De loin, on pourrait se croire à la criée d’Ostende. Mais en approchant de l’entrée de la capitainerie, c’est la nausée qui guette.Les exhalaisons insupportables émanent d’un container bleu. On ne s’approchera pas pour flairer ça de plus près… 3 étages au-dessus, Philippe Herman ne tient plus. "C’est affreux", se plaint-il en fermant l’une de ses grandes vitres à la vue imprenable sur le BRYC et le quai de Heembeek. "Ce sont les poissons morts qu’on repêche depuis quelques jours. On en a ramené des m3". Preuve que le canal n’est pas un désert aquatique. "Y a de la vie ! 19 espèces de poissons!"

Cette tâche plutôt pénible, c’est typiquement le genre de job que gère le capitaine du Port de Bruxelles avec son équipe de 38 personnes. Dont une quinzaine est affectée à l’entretien des 14km de voie d’eau du territoire de la région bruxelloise. "L’équipe navigation ramasse 250m3 par an", arrondit Philippe Herman. "Ce n’est pas uniquement dû à l’incivisme". En effet, le trop-plein des égouts bruxellois déborde dans le canal en cas de forte pluie.Ce qui risque de se multiplier. "Sinon, les rues seraient sous eau. Et donc on retrouve de tout : rats, excréments, mais aussi tout ce que les gens jettent dans les conduites.Tampons, huile de moteur, restes de peinture…" Les 2 bateaux nettoyeurs du port seront bientôt rejoints par une nouvelle machine ultramoderne "100% électrique".

© Julien Rensonnet

Frégate et zodiac

Autre mission du capitaine Herman : le contrôle de la voie d’eau.Ce militaire de carrière, diplômé master en science nautique, a 25 ans de marine au compteur. "Dont 12 de navigation sur corvettes, frégates ou chasseurs de mines". L’Anderlechtois de naissance détient désormais les pouvoirs de police judiciaire. Son territoire est moins étendu que l’Antarctique où il accostait jadis : le canal et ses berges, mais pas ses quais. "J’ai habité à Molenbeek, Berchem, Laeken. Le canal, c’est mon quartier. Ce poste me tentait. Après les bureaux à l’armée, je voulais renouer avec le maritime", avoue celui qui habite désormais à Koningslo, à deux pas du quartier De Wand.

Depuis un zodiac rapide, "véritable voiture de police aquatique", lui et ses 3 "policiers du canal" veillent à l’application des règles du corridor d’eau brune. "On ne peut pas y nager, s’y amarrer comme on veut, y déverser de l’eau ni y pêcher", résume le boss. Et les amendes pour excès de vitesse y existent aussi : 8km/h entre les écluses d’Anderlecht et Molenbeek, de 4 à 16km/h depuis Vilvorde jusqu’au centre où les poids lourds sont interdits. "Le tonnage est limité à 1350 tonnes après le bassin Vergote car les ponts sont trop bas et les écluses n’acceptent que 80m maximum. Mais dans l’avant-port, on peut voir des tankers de 6.000 tonnes".

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Tankers et kayaks

On estime à 10.000 bateaux le trafic annuel sur le canal.Soit quelque 30 à 40 chaque jour dans l’avant-port et "une quinzaine" vers le sud. De quoi transporter 7 millions de tonnes de marchandises, dont quelque 5,5 millions sont débarquées à Bruxelles. Pas trop de conflits entre ces monstres marins et les avirons? "Très peu. Tous les bateliers sont des pros. Et la navigation commerciale est toujours prioritaire sur la plaisance et le récréatif". Bruxelles compte néanmoins 4 clubs d’aviron, 2 de kayak et un centre de voile. "À quoi s’ajoutent une soixantaine de bateaux de croisière par an, dont la moitié en avril".

On s’en étonnerait presque, mais Bruxelles est un port… maritime. Ça signifie qu’il peut accueillir des navires de mer, grâce notamment à des ponts ouverts sur l’Escaut depuis Anvers. "D’où l’existence de la capitainerie depuis 1936", atteste son occupant. Qui se définit comme "un directeur opérationnel", loin des considérations commerciales qui distribuent les concessions sur les berges. "Nous, on offre une infrastructure impeccable aux commerciaux du Port". Dont la manipulation des ouvrages d’art qui jalonnent le segment navigable. "Le pont de Buda, le pont des Hospices, la passerelle cyclo-piétonne de Molenbeek et les 2 écluses". 22 agents y sont affectés. "On surveille les niveaux d’eau des biefs amont des écluses: il doit être constant, les bateaux ne peuvent pas racler le fond.On leur garantit le tirant suffisant". Ce qui se fait en ouvrant et fermant les portes pour retenir ou lâcher les eaux.

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Matelas et pneu

La capitainerie est aussi "les yeux et les oreilles du port". Sur les écrans de contrôle, les stewards veillent sur les flots, mais aussi les terrains du domaine portuaire.Outre les 106 caméras du centre opérationnel, 3 vélos électriques patrouillent en permanence. "On dresse 3.000 à 4.000 constats par an". Chaque anomalie est rapportée : d’un inoffensif dépôt clandestin à une plongée dans le canal. "C’est la variété qui me plaît dans ce job", sourit Philippe Herman, qui compte prolonger son bail au-delà de ses 56 ans juste fêtés. "Des tests de flottabilité sur un pédalo, le remorquage d’un bateau des scouts marins, l’aide aux pompiers qui remontent un cadavre, une écluse bloquée par un pneu, le soutien de la police qui cherche une pièce à conviction ou un matelas flottant qui entrave la navigation".

Et bien sûr les sorties sur le bateau, entre les corvées administratives. "Quelques heures de patrouille, discuter avec les éclusiers, rencontrer les plaisanciers. Je suis un marin. J’ai toujours été un marin.Depuis les scouts nautiques quand j’avais 10 ans, juste ici en face".

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Ce dimanche 29 mai, c’est la Fête du Port

L’avenir de Bruxelles passe sans doute par son canal: pour la logistique, pour le logement, pour les loisirs. Vous pourrez vous faire une idée plus précise de ce que ce futur réserve à la capitale lors de la Fête du Port, ce dimanche 29 mai. Si la météo ne fait pas de vagues, on attend près de 20.000 curieux au quai de Heembeek, en face de la capitainerie.

Plusieurs bateaux seront amarrés là-bas que vous pourrez visiter: un vapeur scientifique (photo ci-dessous), une vedette militaire, un voilier-école et même la Licorne, reproduction d’un trois-mâts de Louis XIV. Des démos d’engins du futur comme des flyboards et hoverboards, des plongeons de l’extrême, un concours de rameurs, les plongeurs des pompiers, des parades de poissons géants ou des chiens sauveteurs vous en mettront plein les yeux. Vous pourrez aussi visiter le très joli BRYC et ses petits airs de vacances.N’oubliez pas vos slashs et votre crème solaire.

© Julien Rensonnet