Bruxelles Le harcèlement à l’école est un fléau aussi important que difficile à combattre, ont expliqué de nombreux acteurs de terrain.

"Cela m’a fait arrêter l’école. On me crachait dessus, on m’étranglait, on me disait que je devais me suicider. Quand j’étais absente en cours, ils disaient que j’étais enceinte. Toute la classe était contre moi. On me victimisait parce que je gâchais le fun comme ils disaient. Ils me disaient tous que j’avais une tête de cheval, que j’étais un singe et que je n’étais pas normale. Quelqu’un a aussi piraté une fois mon compte Twitter" , se souvient Sirine. C’est à la suite de la matinée dédiée jeudi au harcèlement scolaire dans l’enceinte du Parlement bruxellois que la jeune fille de 19 ans s’est livrée sur sa douloureuse expérience personnelle. "Je me rends désormais compte que je suis une victime", ajoute la Molenbeekoise, qui explique s’en être sortie grâce à ses deux passions : le graphisme et le fitness.

Spécialistes pédagogiques, médiateurs, anciennes victimes et proches de victimes se sont succédé ce jeudi matin à la tribune du Parlement bruxellois pour évoquer le harcèlement scolaire devant une centaine de professionnels actifs dans des écoles de la capitale. Un échange de vues qui s’est déroulé dans le cadre des Jeudis de l’hémicycle, à l’initiative de la présidente du Parlement francophone bruxellois Julie de Groote (CDH), et qui tentait de répondre à deux questions précises : "Comment le détecter et le combattre" .

C’est d’abord le député bruxellois Fouad Ahidar (SPA) qui a pris la parole pour expliquer comment il s’était fait harceler pendant des années, sans oser en parler à son père (voir ci-dessous), puis ce fut le tour de Eva Van Varenbergh, dont la fille de 12 ans, victime de harcèlement, s’est finalement suicidée l’an dernier. "Elle est rentrée un jour avec un grand sourire. Tout allait bien. On l’a retrouvée pendue plus tard" , a raconté la maman, exigeant que les pouvoirs publics prennent enfin le problème à bras-le-corps.

Près de 35 % des jeunes se disent directement concernés par le harcèlement à l’école en Belgique, et 90 % expliquent avoir déjà été mal à l’aise en assistant à une scène, a ensuite expliqué Nathalie Defossé, formatrice à l’Université de Paix. Son organisation s’est fixée pour objectif de travailler sur la gestion positive des conflits, et donc également sur le harcèlement. "Il y a ce triangle entre la victime, le harceleur et les témoins dont il est difficile de sortir. Finalement, chacun est en souffrance" , constate-t-elle.

Les réponses à apporter ne sont pas simples, ont expliqué les différents intervenants, faire gronder le harceleur par un enseignement risquant en effet de le renforcer dans son comportement. Les outils pédagogiques et les formations mis en place par l’Université de Paix ont en tout cas séduit plusieurs directeurs d’école, lesquels ont tous déploré être démunis pour lutter contre le phénomène.

La rencontre-débat de jeudi matin s’est finalement révélée fort enrichissante pour le personnel éducatif, qui est reparti avec quelques pistes et idées à explorer. De leur côté, plusieurs jeunes victimes présentes ont pu se rendre compte qu’elles étaient loin d’être des cas isolés. "J’avais 9 ans quand je suis arrivée dans une nouvelle classe. Au début, ils me jetaient des regards bizarres, puis finalement, ils me jetaient des déchets. Quand on est une victime, on pense que c’est de notre faute. On préfère ne pas en parler" , explique Rania, une Everoise de 16 ans.


"On m’a craché dessus, frappé et insulté" , explique un député

"On m’a craché dessus, frappé, insulté. J’étais le flamand de service et cela a duré toutes mes années de primaire pour une seule raison : je n’osais pas en parler à mon père. J’avais tellement entendu que je devais être un homme et savoir encaisser les coups que je n’avais rien dit. Je ne m’en rendais pas compte à l’époque, mais j’avais le droit de dire que je me faisais frapper. Je n’étais pas un homme, juste un enfant" , a expliqué jeudi matin le député Fouad Ahidar (SPA), lors de la rencontre-débat consacrée au harcèlement à l’école et organisé au Parlement bruxellois. À l’époque, le néerlandophone passait sa scolarité à l’école 1 à Molenbeek, après avoir d’abord vécu à Malines.

"Ma mère s’est seulement rendue compte de la situation parce que je jouais aux billes. Après avoir joué, j’avais toujours les mains sales. Or, ce jour-là, je suis rentré à la maison les yeux plein de poussière, car je les avais frottés après avoir pleuré", a poursuivi le socialiste flamand.

Une fois informé de la situation, le papa n’a pas engueulé son fils comme celui-ci le craignait. Au contraire, il est immédiatement parti piquer une colère à l’école.

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Benoît Galand Professeur en sciences de l’éducation à l’UCL: "La plupart du temps, il y a des témoins"

1. Pourquoi parler du problème est important ?

" Ce que les jeunes retiennent le plus à l’école, c’est ce qu’ils y ont vécu, pas ce qu’on leur a dit. Quand on s’intéresse au vécu des jeunes, on se rend compte malheureusement que le harcèlement prend une place importante."

2. Comment définir le harcèlement ?

" Il y a beaucoup de mythes sur le harcèlement, avec notamment des phrases comme on ne peut rien y faire, cela forge le caractère ou cela a toujours existé. Le harcèlement, c’est un acte délibéré et répétitif. Ce n’est pas juste une simple dispute, car il y a un déséquilibre de pouvoir entre deux personnes. Il y a la plupart du temps un meneur, une victime et des témoins."

3. Que faire comme témoins ?

" Ils auront à se positionner. Ils peuvent se mettre à aussi harceler, rester neutres ou prendre la défense de la victime. Le phénomène se poursuit car le harceleur se rend compte qu’il a pris l’ascendant sur une victime, et grâce à cela sur un groupe."


Gnoothi, cette application bruxelloise axée sur la valorisation et l'estime de l'autre

"Quand on est sur Facebook, on ne sait jamais pourquoi les personnes reçoivent de nombreux likes. Si elles reçoivent 300 likes, on peut se douter qu’elles sont populaires, mais en raison de quoi. Il n’est pas possible de savoir pourquoi les autres vous apprécient de manière générale sur les réseaux sociaux. On a donc décidé de créer Gnoothi, une application pour smartphone qui, au contraire finalement de Facebook, vous permet uniquement de donner aux membres des qualificatifs positifs", a expliqué jeudi Thibaut Nyssens, 18 ans, lors de la rencontre-débat sur le harcèlement à l’école qui s’est tenu au Parlement bruxellois.

Le harcèlement des jeunes à l’école peut se poursuivre ensuite via les réseaux sociaux. "Cela commence à l’école, et cela peut ensuite se poursuivre par des sms ou des messages sur les réseaux sociaux", ont expliqué différents intervenants. C’est dans ce contexte que Thibaut, un jeune habitant dans la périphérie bruxelloise a présenté devant l’hémicycle Gnoothi, l’application qu’il a créée, voilà un an, avec son ami Harold. Objectif de cette app pas comme les autres : créer un espace de rencontre virtuel axé sur la valorisation et l’estime mutuelles.

Concrètement, les membres de la communauté Gnoothi peuvent s’attribuer entre eux des qualificatifs prédéfinis et positifs, tels qu’indépendant, rêveur, timide, attentif ou encore expérimenté. "Les personnes reçoivent ces tags et ont encore le choix de ne pas être d’accord et de rendre invisibles ceux-ci. L’objectif est en tout cas qu’elles apprennent à mieux se connaître de façon positive" , explique Thibaut.

Depuis sa création, Gnoothi rencontre un vrai succès, principalement dans la capitale. L’application a été téléchargée 2.500 fois et 500.000 tags ont déjà été distribués.