"Tu dois donner un pouvoir à un jeune. Si tu lui donnes un pouvoir, il est quelqu’un." Affichés sur une fenêtre du quartier Pogge, ces mots de la figure schaerbeekoise Gui Deneyer, décédé récemment, résonnent pour de nombreux riverains. Celles et ceux qui ont connu l’époque où l’habitat groupé de la rue Goossens, à deux pas de la maison communale, était occupé par un mouvement de jeunesse, des associations féministe et antiraciste, un club de majorettes, etc.

A l’origine, le lieu est un théâtre du XIXe siècle. Construit à la même époque et dans le même style que les halles Saint Géry. "Gui m’a raconté que ça a servi d’écuries pour les Allemands en 14-18 et qu’en 40-45, on y a caché des Juifs sous la scène", explique Emmanuel Massart, qui s'y est installé il y a cinq ans. Plus tard, des centaines de jeunes, issus de toutes les vagues d’immigration, y ont trouvé un endroit accueillant. Ils viennent y jouer au ping-pong, boire un chocolat chaud, s’amuser entre voisins. "Jacques Brel est venu y chanter en 52. C’était son premier concert, en tant que jeune du quartier."

Aujourd’hui, l’espace est habité par plusieurs familles. Lors d’une porte-ouverte à la copropriété, Ismaël, un homme d’une trentaine d’années habitant un peu plus loin attire l’attention d’Emmanuel. "Il était dans un état particulier. Il s’est arrêté dans la cour, a observé l’endroit et a dit : "Ici, c’était le centre de ma vie." Je lui ai demandé de me raconter et le projet est parti comme ça. Je me suis dit que si ça a compté pour lui, ça a compté pour d’autres. J’ai donc commencé à perler avec les gens du quartier pour qu’ils m’expliquent son histoire."

© FLEMAL JEAN-LUC

De ces discussions naissent une exposition, "Notre deuxième maison", qui affiche sur les fenêtres de la rue Goossens des paroles d’habitants en grand format. L’objectif : rendre hommage à ce lieu et à cette mémoire orale issue de l’immigration. "Le quartier est très populaire alors que la copropriété compte des Belgo-belges propriétaires de leur bien. Certains riverains se considèrent comme étrangers par rapport à nous et nous, on considère qu’on arrive dans leur quartier, eux qui y habitent depuis les années 70. L’expo permet de donner de la valeur à leur histoire et aux gens de se rencontrer."

Parmi les témoignages des Schaerbeekois, celui, marquant, de la fermeture de la bibliothèque. "Elle comptait entre 40 et 60 mille livres. C’était la première bibliothèque de Schaerbeek, avant même la bibliothèque communale. Il y a eu une espèce de lutte lorsque le propriétaire a voulu la vendre. Un beau jour, ça s’est fait donc on a balancé des milliers de livres dans un container, ce qui a énormément choqué les gens du quartier."

Outre leurs paroles, ce sont les portraits de près d’une trentaine de familles du quartier qui sont aussi exposées dans la salle polyvalente du site. A travers "Pogge et ses visages", Annick Hoornaert et la photographe Laure Geert montrent le quartier dans toute sa diversité d’origines, d’âges, etc. "L’idée est aussi que ça se fasse ailleurs et qu’on puisse parler de notre quartier dans un sens positif, pas comme au début où on nous disait "Vous allez habiter à Pogge mais il n’y a rien là bas !", précise Annick. "C’est très bien pour le quartier, tout le monde est content car ça permet d’en apprendre plus sur l’histoire de notre quartier et de lui donner de la valeur", se réjouit Touré, un voisin.

L'expo Notre deuxième maison est accessible jusque fin mai, Pogge et ses visages jusqu'au 23 mai. Un podcast sur l'intégration d'habitants de l'habitat groupé dans le quartier est également disponible.