"Tu sais, j’ai donné des cours d’arabe à des gendarmes belges." Lâchée innocemment au détour d’une conversation par Ahmed Haouach, cette phrase interpelle son fils, Salim. Il faut dire que le projet est peu connu : en 1987, la gendarmerie décide de former certains de ses agents à la pratique de la langue arabe pour tisser des liens culturels entre les forces de l’ordre et les minorités en Belgique.

Metteur en scène, comédien et directeur artistique de l’ASBL Ras el Hanout, Salim Haouach saisit l’occasion pour faire ce qu’il fait le mieux : raconter cette histoire, celle de son père mais aussi des relations entre policiers et citoyens, sur scène. Avec Mohamed Allouchi, comédien et metteur en scène, ils s’interrogent sur l’évolution de la police, d’hier à aujourd’hui.

Lettres de la gendarmerie, articles et reportages télévisés, les deux Bruxellois se plongent dans les archives du projet pilote. "C’est marrant de voir comment on parlait de l’immigration à l’époque. Ils parlent tout naturellement des étrangers, des Arabes, de la population nord africaine. Aujourd’hui, le vocabulaire a changé, on parle des "jeunes", de la "diversité", mais le fond est le même."

En parallèle des entretiens avec Ahmed, ils rencontrent quelques policiers et mènent une série d’ateliers sur la police avec des citoyens volontaires. "Pendant le confinement, il y a eu pas mal de situations qui ont renforcé le sentiment d’injustice. Par exemple, sur la façon très différente dont ont été traités les fêtards dans certaines communes et les jeunes dans d’autres quartiers, explique Mohamed Allouchi. Le plus marquant, c’est cette différence de relation avec la police. Pour certains, ça représente la sécurité et pour d’autres, c’est synonyme de crainte."

A Bruxelles, zone considérée comme difficile pour les forces de l’ordre, de nombreux agents viennent de Flandre. "Ce sont des policiers qui ne sont pas de Bruxelles qui contrôlent des Bruxellois d’origine étrangère et leur disent qu’ils ne sont pas chez eux dans leur quartier. C’est presque colonial comme configuration, estime Salim Haouach. Et ce n’est pas une ou deux pommes pourries, c’est la façon dont le système fonctionne."

"Ce qu'on oublie, c'est que les policiers sont des êtres humains"

Un raisonnement qui fait écho à une autre phrase de son père : "Nous, quand on est venus, on savait qu’on était immigrés, qu’on n’était pas chez nous. Mais nos enfants ne le savent pas." Ne le savent pas, au présent, remarque Mohamed Allouchi. "Moi qui été élevé en mode "tu ne seras jamais accepté, tu dois en faire deux fois plus", j’essaie d’éviter ces sujets-là avec mes enfants pour essayer de les faire évoluer dans un cadre naturel. Mais je n’y arrive pas, à 8-11 ans, ils n’arrêtent pas de parler de racisme."

"La remise en question de l’ordre établi, c’est plutôt un signe d’intégration, poursuit Salim Haouach. On considère ce pays comme le nôtre donc on se dit que cette différence de traitement n’est pas normale." Les deux Bruxellois s’interrogent également sur le rôle des forces de l’ordre. "Ce que j’ai envie d’aborder ici, au-delà même des policiers c’est qu’elles sont les missions que nous, citoyens, on donne à la police ?"

"Il y a une série de situations dans lesquelles on est content de voir arriver la police. On rigolait de la vidéo des policières dépassées par une fête à Anderlecht mais qu’est-ce que tu fais quand t’es à leur place ? Est-ce que tu es capable de rester calme quand tu as peur de te retrouver au milieu de 50 jeunes qui t’attaquent ? Ce qu’on oublie, c’est que les policiers sont des êtres humains et que ce n’est pas un métier facile."

Des réflexions à retrouver dans la pièce Ma Andi Mangoul, "je n’ai rien à dire". Initialement prévue du 14 au 25 janvier à l’Épicerie et le 26 janvier à Bozar, elle est reportée, si les conditions sanitaires le permettent, aux 2, 3 et 4 avril à l’Epicerie et du 11 au 13 juin à Zinnema.