L’endroit n’a ni la réputation d’attirer les foules, ni celles de galerie à ciel ouvert pour le street-art. Mais quand le fleuve de voitures de la rue de la Loi nous laisse enfin traverser pour accoster au N°66, c’est l’étonnement.Dans cet intérieur d’îlot encadré de falaises de bureaux, les artistes du collectif Propaganza colorent de mauve, orange et rose les murs ternes des entrées de garages. Au-dessus d’une volée de marches, un bar s’entoure de quelques transat.

« C’est très spécial, hein! », admet Julien Piloy, fondateur de Propaganza. « On a le bâtiment, on peut tout peindre. On était un peu étonné de la proposition de l’architecte car ce quartier n’est pas connu pour son animation ou son offre culturelle. Mais ça fait longtemps qu’on cherche ce genre d’endroit pour développer des apéros artistiques éphémères ».

© Julien Rensonnet


Les jeudis de juin et septembre, vous découvrirez donc l’avancée du chantier. Une quinzaine de grapheurs ont répondu à l’appel. « Ils viennent peindre gratuitement mais tout le matériel est financé, à hauteur de 5.000 ou 6.000€. Ceux qui n’ont pas d’atelier bénéficient aussi d’une sorte de résidence.Et ça offre à tous une expo et un lieu de production gratuit ».

Dans le tunnel qui relie la rue à la cour, Dake25 asperge d’un dernier spray un visage mauve encadré de feuilles vertes, seule verdure à portée de regard. « Pour un grapheur, un bâtiment abandonné, c’est un parc d’attractions. Le spot est idéal car je peux m’entraîner, améliorer ma technique et tester des collaborations », acquiesce ce Chilien d’origine, qui gagne sa vie depuis 8 ans avec le graffiti. « À l’intérieur, je peindrai sans trop faire attention puisque tout sera détruit ».

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Habiter



C’est inéluctable: les fresques disparaîtront en octobre, en même temps que les faux plafonds et moquettes du pavillon années 90, à l’arrière. Or, la volonté d’habiter l’endroit en attente de sa mutation fait désormais partie des bonnes habitudes de certains promoteurs. Les street-artists y ont leur rôle. Le plus fameux exemple en est l’œuvre éphémère monomaniaque du lettreur Denis Meyers aux anciens QG de Solvay à Ixelles. Au Loi 66, « l’idée est de transformer l’intérieur d’îlot, sur lequel donneront resto, café, auditoire et coworking, en une promenade entre la rue de la Loi et la rue Joseph II », indique Ivan Franck, à l’initiative pour les architectes ArtBuild. « L’ensemble sera accessible au public, ce qui s’inscrit dans la volonté de la Ville et de la Région.L’ouvrir dès à présent préfigure cette volonté.On ne sera plus face à une forteresse où la première personne qu’on croise est un vigile ».

C’est ainsi un « timing exceptionnel » qui a ouvert les possibles. « Outre l’attrait pour le street-art, c’est le flou normatif autour de la rue de la Loi qui nous a poussés », reprend Ivan Franck. Le client, le promoteur gantois Upgrade Estate spécialisé dans les kots, la coloc et le coworking, « préférait attendre avant l’exécution du projet » vu les hésitations des autorités bruxellois concernant le futur urbanistique du quartier Loi. « Ce qui convient aussi à l’occupant actuel, la VUB, coutumier du street-art sur son campus ».

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La collaboration semble naturelle. Mais pour les artistes, décrocher un tel terrain de jeu n’est pas facile. « Il nous a fallu des années pour loger notre centre d’art urbain. On a finalement dû se tourner vers le privé », souligne Julien Piloy, dont le team a enfin ses quartiers dans un ancien garage, près de l’Altitude 100 à Forest. « Plusieurs grosses structures ont désormais l’habitude de gérer des friches à Bruxelles.Si on ne rentre pas pile poil dans leurs plans, on n’obtient pas le spot ». Et puis le street-art n’est pas toujours bien vu. « Beaucoup d’investisseurs misent sur la nature, les nouvelles technologies propres… Ils n’aiment pas les odeurs de peinture chimiques dans leurs lieux ».

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