La DH a rencontré Zenel Laci, le frituriste de chez Fritland devenu auteur, scénographe et comédien.

Forte de son succès, la pièce de théâtre Fritland est prolongée jusque fin-juin au théâtre de Poche. La DH a rencontré Zenel Laci, l’auteur et comédien de ce spectacle alléchant. Il s’est livré sur son rapport à Bruxelles et son expérience de frituriste dans cette friterie mondialement connue située à deux pas de la Grand-Place.

Combien de temps avez-vous travaillé chez Fritland ?

"16 ans, de mes 14 à mes 30 ans. Je suis né à Soignies en Belgique et quand j’ai eu 14 ans, on a déménagé à Bruxelles. En 1978, mon père a repris cette friterie qui était toute petite, à l’époque, et toute la famille a commencé à y travailler, parfois jusqu’à 14 h par jour."

Et à côté de ça vous faisiez des études ?

"Mon père n’a fait que deux ou trois années de primaire dans la montagne albanaise et ma mère n’a fait que ses primaires. Mon père nous disait toujours : la Belgique, c’est la tête et nous, c’est les bras ! Il nous a mis en primaire, bien sûr, et ensuite à l’école technique. Mais moi ça ne m’allait pas, je ne suivais que les cours de géo, histoire et français et puis le reste du temps j’étais dans mon grenier à lire des livres. Quand mon père s’en est rendu compte je me suis pris une bonne raclée et je me suis retrouvé à temps plein chez Fritland."

Qu’est-ce qui vous a poussé à quitter la friterie ?

"Il m’a fallu 16 ans pour comprendre que je pouvais la quitter. On travaillait énormément, notre friterie était ouverte 24 h sur 24 et donc on ne connaissait pas vraiment le monde extérieur, la société belge. C’est finalement la clientèle qui venait la nuit qui m’a ouvert à la belgitude, qui m’a appris plein de choses, je discutais avec eux. Un jour j’ai pris mon courage à deux mains et j’ai rassemblé ma famille pour leur dire que je quittais Fritland, que je voulais écrire. Ça a été très difficile car en Albanie, quitter sa famille, c’est une véritable rupture. Mon père et mon frère ne l’ont d’ailleurs jamais accepté."

Vous parlez des clients de chez Fritland. Quelle clientèle venait à l’époque ?

"Avant, dans les années 80, ce quartier était un tout autre monde. Le centre-ville était complètement oublié des Bruxellois, personne ne voulait y vivre. C’était un autre public qui venait à la friterie, surtout la nuit. Il y avait des prostitués, des travestis, des sans-abri, etc. Ces gens-là me plaisaient beaucoup, c’était des cabossés, comme nous la famille de réfugiés albanais. Du coup je me suis ouvert à eux, je leur parlais, ils me faisaient découvrir plein de choses."

Vous avez décidé de partir de ce monde, qu’avez-vous fait ensuite ?

"Ça a été un électrochoc. Tout d’un coup j’étais libre, mais je n’avais plus rien. Je me suis effondré et j’ai mis trois ans à me reconstruire. Finalement, j’ai suivi un cursus de promotion sociale en scénographie, ce qui m’a ouvert les portes au monde du théâtre. Ensuite j’ai fait un cursus universitaire dans la même discipline à Louvain. Depuis 2000, je suis auteur et scénographe."

La DH a vu Fritland et s'est régalée

Fritland ne vous met pas uniquement l’eau à la bouche. Cette pièce intelligemment ficelée par l’auteur et comédien Zennel Laci et le metteur en scène Denis Laujol fait aussi beaucoup rire, touche et intrigue.

Comment un frituriste albanais s’est-il retrouvé sur les planches ? C’est ce que Zenel Laci raconte finement, de l’arrivée de ses parents en Belgique à son grand saut dans l’inconnu après 16 ans de travail à la friterie. Le tout, en pelant des patates sur la scène.

Dans son récit rocambolesque et doté d’une grande sensibilité, Zenel Laci plonge aussi le public dans le monde étonnant de Fritland, lieu emblématique du cœur de Bruxelles et classé parmi les meilleures friteries de la capitale. À travers un humour subtil et des imitations, poèmes, musique et autres performances, le comédien vous ramène dans le quartier de la Bourse des années 80, où oiseaux de nuit, travestis et prostitués s’arrêtaient chez Fritland à 4 h du matin pour un délicieux cornet.