Sale temps pour les directions d’écoles bruxelloises. Depuis que la ministre en charge de l’Enseignement obligatoire Caroline Désir (PS) leur a mis la gestion du tracing sur le dos, elles ne savent plus où donner de la tête, surtout lorsqu’un professeur ou un élève annonce qu’il est positif.

Début de semaine, les directeurs des écoles fondamentales du réseau catholique de Bruxelles et Brabant (Cobra) ont dénoncé les obligations de tracing qui leur sont désormais imposées. Sur le terrain, c'est la galère. Plusieurs cas concrets sont survenus cette semaine à Bruxelles. Hier, c’est l’école Sainte Anne à Etterbeek qui a dû fermer six classes d’un coup. C’est encore pire à l’école Saint Job d’Uccle, complètement fermée jusqu’au 1er octobre. 38 élèves ont été testés positifs, trois enseignants et une femme de ménage… À Sainte Anne, tout est parti de trois cas positifs pour en arriver à 14 enseignants impactés, donc en quarantaine.

"Nous avons été mis au courant hier midi. J’ai géré cette situation jusqu’à hier soir 21 h. Je n’ai fait que ça de la journée", explique le directeur de l’école Alain Bonus. Assurer le tracing, organiser la création d’un QRCode pour que les parents puissent faire tester leurs enfants, prévenir les parents, etc. "C’est très compliqué à gérer et, surtout, prend la place d’autres tâches que l’on ne peut pas, du coup, assumer. Et pour les parents, ce n’est pas comique. Je les ai prévenus la veille, vers 19h30, que leurs enfants devaient rester à la maison. Heureusement, très peu d’enfants sont venus."

Une petite heure de formation tracing

Cette directrice d’une autre école primaire a vécu le même type de situation en début de semaine. Daphnée Piette, de l’école Le Paradis des Enfants à Etterbeek, a publié une lettre ouverte décrivant l’incroyable charge que la Fédération Wallonie Bruxelles lui impose en lui imposant la gestion du tracing, etc. Accrochez-vous, c’est juste surréaliste !

"Il est 17h49 ce mardi 14 septembre 2021, je termine ma journée. J’ai envie de vous la raconter… Pour bien situer le contexte, je dois vous faire un bref résumé de celle d’hier.

Après une formation d’une heure dans le bureau du PSE, je suis ressortie avec mon diplôme de "médecin tracing" sous le bras. En effet, j’ai appris que dans nos nouvelles compétences de directeurs d’école, nous avions maintenant celle du tracing covid."

"Poser les bonnes questions aux parents ou à nos collègues, afin de déterminer si les symptômes évoqués sont suggestifs du covid. Formuler et reformuler des questions du type : "Votre enfant a eu mal à la tête ? A-t-il eu de la température ? Combien ? Sous le bras ou dans la bouche ? A-t-il une toux sèche ou une toux grasse ? Se sent-il fatigué ? Vous êtes certain qu’il n’a pas demandé à aller se coucher plus tôt qu’à l’accoutumée ?"

"Trouver les bons courriers à envoyer dans la circulaire, les lire… comprendre qu’ils ne sont pas corrects…"

"Très dubitative sur mes capacités à poser le bon diagnostic, je retourne à l’école. Quoi de mieux que de mettre en application les notions abordées en début de matinée. Un cas Covid Positif m’attendait en 5e A. Youpie me dis-je !"

"Cela m’a pris plusieurs heures. Trouver les bons courriers à envoyer dans la circulaire, les lire… comprendre qu’ils ne sont pas corrects… chercher l’erratum de cette circulaire… les compléter. Contacter le médecin scolaire. Annoncer la fermeture préventive de la classe car suspicion de cluster. Décrocher le téléphone, rassurer les parents, expliquer… Fin des activités 18h30."

"Ce matin, poursuivre les démarches : apprendre que les P5A ont eu gym avec les P5B. Qu’une partie des P5C est à l’étude avec les P5A. Faire les courriers bas-risque pour les classes, pour les profs et les éducateurs qui ont été en contact avec cette classe."


"Puis un second cas, dans une autre classe et on recommence… Encore… J’y ai passé ma journée et pourtant je suis considérée comme rapide dans l’exécution des tâches en général. J’ai dû annuler un rendez-vous en extérieur pour être certaine de pouvoir terminer tout cela."

"Pourquoi nous ajouter encore des responsabilités pour lesquelles nous n’avons ni le titre, ni le salaire ?"

"Je vous rassure, j’ai reçu une gommette verte de la part du médecin scolaire pour les efforts fournis.

Ah, j’oubliais… je suis tenue de veiller à ce que le distanciel soit mis en place pour la classe fermée… cela fait partie de mon job ! Je me suis mise en contact avec l’institutrice… tout est géré… pas de tracas."

"En attendant, j’ai annulé ma réunion "relance du contrat d’objectifs" qui était prévue hier.

Je n’ai pas eu l’occasion de contacter le SAJ pour un élève en grande détresse.

Je n’ai pas pu accompagner une de mes jeunes institutrices dans la préparation de sa première réunion de parents qui a lieu ce soir.

Je n’ai pas eu le temps de rédiger une lettre à la cellule consultative de l’enseignement spécialisé pour un enfant diagnostiqué multidys.

Je n’ai pas pu contacter la logopède d’un autre élève pour avoir les bilans en vue de faire les aménagements raisonnables.

Je n’ai pas eu le temps de vérifier la date de formation de mes instits P1/P2 pour le tronc commun.

"Ma classe d'immersion n'a pas de professeur. Nous cherchons depuis le mois de mai… personne…"

Je n’ai pas eu de temps à accorder aux instits du petit X. qui est vraiment très compliqué à gérer au niveau du comportement.

Je n’ai pas eu l’occasion de rédiger les prévisions en matériel informatique que la commune nous demande ni même d’analyser le contrat pour les classes de neige de mes élèves.

Je n’ai malheureusement pas pu réfléchir au projet d’embellissement de ma cour de récré décorée par des barrières Heras car nous sommes en chantier.

J’ai pris des responsabilités qui, à mes yeux, ne sont pas les miennes tout en délaissant mes tâches principales et fondamentales.

Il est 18h16, je laisse là ma prose… Je vais maintenant accueillir les parents qui viennent pour la réunion ce soir… Je vous rassure, nous respectons les mesures. Je dois me rendre en P5D, ma classe d’immersion qui n’a, à ce jour, pas de professeur. Nous cherchons depuis le mois de mai… personne… je vais devoir justifier cela… car la pénurie nous joue de drôles de blagues… Aujourd’hui je n’ai pas eu le temps de relancer les annonces."

"Ma journée n’est pas terminée. Je suis en colère, épuisée, fatiguée… Même si, dans toutes ces situations, mon PO nous soutient et qu’il fait tout pour renforcer le staff du centre de santé, les écoles (et les directions) sont soumises à énormément de changements liés à la réforme et à la situation sanitaire, alors pourquoi nous ajouter encore des responsabilités pour lesquelles nous n’avons ni le titre, ni le salaire ?"

La ministre Caroline Désir a, paraît-il, lu la carte blanche de Daphnée Piette. Elle prépare des mesures pour soulager la charge des directions. Il eut été plus utile d'anticiper la situation plutôt que de tenter de la corriger a posteriori...