Boulevard Adolphe Max, au numéro 149. Les trois lettres du cinéma ABC ont brillé 42 ans. 42 années où ce lieu emblématique de Bruxelles a défié la censure nationale en programmant des films érotiques et en proposant des spectacles de strip-tease. L’histoire de ce cinéma subversif est relatée dans le livre Cinéma ABC du graphiste Jimmy Pantera. Un pseudonyme. "Mon nom belge ne fait pas rêver."

En 2010, il fonde, avec deux amis, une maison d’édition à Paris, Serious Publishing. "Nos premières publications étaient des livres d’images encyclopédiques sur le cinéma érotique. L’un de mes associés, Christophe Bier, était connu dans le milieu du porno. Nous avons voulu donner à son travail une dimension particulière en éditant des livres. Cela a été une porte d’entrée pour moi dans cet univers et j’ai attrapé le virus. J’ai une passion pour les images, mais je voulais aussi des témoignages, de l’humain."

Quelques années plus tard, il fréquente les stripteaseuses qui se produisent sur la scène de l’ABC. "Je connaissais bien ce lieu emblématique. Le cinéma ne fermait jamais et toutes les heures il y avait un show de strip-tease. J’ai eu la chance de le visiter de haut en bas et de bas en haut. C’est un véritable temple du porno, unique au monde." À ce moment-là, il a un flash. Il veut faire un livre sur cette salle. "J’ai cherché la matière, mais c’était impossible. C’était un monde très fermé."

En 2014, le cinéma ferme ses portes et en 2015, il est démoli. Jimmy Pantera pense que son projet ne verra jamais le jour. Il est triste mais le cinéma Nova, qui a sauvé in extremis toutes les archives du cinéma ABC, propose au graphiste de collaborer. "J’ai fouillé ces archives pendant 18 mois. J’avais la base visuelle, il me fallait l’autre moitié : les histoires. J’ai effectué un vrai travail de détective pour retrouver toutes les personnes qui ont eu un lien avec le cinéma." Il se heurte à la pudeur, au tabou qui entoure encore cet univers. "Je ne le soupçonnais pas. Des gens n’ont pas voulu témoigner, même des années après. Il y a encore un problème de stigmatisation et de dévalorisation sociale. Les femmes se sentent encore jugées. J’ai changé les noms, les dates pour que les gens ne soient pas reconnus."

Il faut dire qu’à l’apogée de l’ABC, "la censure était virulente, mise en vigueur par le parquet". "L’activité de Scott, le patron du cinéma, était criminalisée. Il était fiché." Des scènes sont coupées, les bobines de films risquent d’être saisies. Les photos des films qui sont affichées côté rue sont censurées, les parties génitales des comédiens recouvertes d’adhésif rouge ou noir.

Dans les années 1990, le cinéma ABC reste l’un des derniers du monde à projeter encore des films pour adultes. "Ce cinéma a existé 42 ans. Scott qui était un vrai cinéphile a tout gardé." Les archives du cinéma offrent "un panorama complet de l’évolution du cinéma porno, de la représentation du sexe à l’écran". Pour lui, l’intérêt de compiler les affiches des films pornos (exposées à la librairie CFC, place des Martyrs) est d’abord graphique. Des affiches des années 60 très dessinées à celles de 90, très formatées avec des femmes en plan américain, il existe une importante évolution du visuel et des mœurs. "Aujourd’hui, c’est banalisé. Cela a perdu toute forme de subversion. L’intérêt graphique n’existe plus."

Jennifer Bodereau