Bruxelles La pratique du transformisme devient un véritable outil d’émancipation des femmes, comme en témoigne cette ancienne avocate.

Jusqu'au 15 février se tient l’exposition Masculinités au Poisson sans bicyclette, à Schaerbeek. Pour préparer cet événement, l’association féministe a organisé divers ateliers de réflexion et d’écriture autour de la question "C’est quoi être un homme aujourd’hui ?" Au cours de ces ateliers, hommes et femmes ont pu partagé leurs expériences de la masculinité. Ce sont ces expériences que l’expo présente, à travers textes et photos. Parmi ces ateliers, celui d’Eclipse, Drag King. Rencontre.

"Il n’y avait que des Drag Queens donc on se transformait aussi en femme"

Avocate au barreau de Bruxelles pendant presque sept ans, Joëlle ne se sent pas épanouie. Un jour, elle décide de tout arrêter. "Ce n'était pas ma vocation. C'était trop lisse, il me manquait l'aspect créatif". Elle, c'est le monde artistique qui l'attire. Elle y entre en 2016, par la porte du transformisme. Venue voir un spectacle du Tels Quels, une association LGBT, la jeune femme découvre le monde des Drag Queens. Elle est fascinée par la transformation physique des performeuses et attend impatiemment les fins de soirées pour les voir quitter les lieux sans leurs artifices. "C'était bluffant, on ne les reconnaissait pas à la fin", s’émerveille-t-elle.

Joëlle avant sa "transformation"
Joëlle avant sa "transformation" © JC Guillaume

Ce premier pas dans le monde des Drag Queens va en précéder un autre, déterminant. Poussée par sa compagne, elle se rend à un cours sur le transformisme. Curieuse, la jeune femme observe mais reste en retrait. "Je n'avais pas prévu d'y participer mais j'étais sur place, ça aurait été bête de ne pas essayer."  Armée d'un pinceau de maquillage, elle apprend les techniques du contouring qui lui permettent bientôt de changer la forme de son visage. À l'époque, le groupe est exclusivement masculin. Joëlle et sa compagne sont les seules femmes. Elle se souvient : "Il n'y avait que des Drag Queens donc on se transformait aussi en femme. C'était surtout artistique."

Au fil des séances, son intérêt s'accroît et la passion commence à naître. La nécessité de se différencier aussi. Un jour, sa compagne décide de taper du poing sur la table : non, le transformisme n'est pas réservé aux Drag Queens ; oui, elles vont commencer à se grimer en homme. Rapidement, Joëlle se prend au jeu et commence à incarner des hommes. Ses cheveux courts plaqués en arrière, une barbe dessinée sur son visage, elle se mue petit à petit en Eclipse, son personnage de scène.

Un personnage pour lequel elle passe pas moins de deux heures devant son miroir, à se maquiller. Elle se durcit les traits et s'étoffe les sourcils, puis se colle une moustache. "Le regard joue beaucoup : quand j'arrête de sourire et que je me fais un regard sombre, je sens que je deviens homme." Un regard dur et pas de sourire, la jeune femme joue sur les stéréotypes masculins.

Joëlle pendant sa "transformation"
Joëlle pendant sa "transformation" © JC Guillaume

Elle monte pour la première fois sur scène en août 2016. "J'ai senti la transformation dès que je suis arrivée sur scène : mon langage corporel était complètement différent", confie-t-elle. Cette transformation, elle n'a cessé de l'explorer depuis. Lors de ses spectacles, elle donne vie à des personnages qui symbolisent des caractéristiques perçues comme masculines. "J'ai commencé par incarner un rappeur. Pour moi, c'était la figure-type du macho. Puis mes créations se sont affinées pour essayer de représenter tous les hommes."

"Je n'imagine pas aller faire mes courses quand je suis Eclipse"

"C'est chouette ce que tu fais, je ne savais pas que tu voulais être un homme !" Cette réflexion, Joëlle l'a entendue des dizaines de fois. De la part de son public mais aussi de ses proches. Et pour cause, la pratique du transformisme est encore très mal connue dans notre société. Beaucoup confondent le transformisme et les identités de genre et de sexe. D'un côté, un art qui consiste à se transformer en homme ou en femme le temps d'une performance scénique (transformisme : Drag Kings et Queens). De l'autre, la transformation personnelle d'individus qui n'ont pas l'impression d'être nés avec le bon sexe (transgenres, transsexuels).

Pour certains, le transformisme est une étape dans un processus plus large de changement de sexe. Pour d'autres, comme Joëlle, ce n'est absolument pas le cas : "Dans ma vie quotidienne, je suis une femme. Je n'imagine pas aller faire mes courses quand je suis Eclipse."  Au quotidien, Joëlle est donc Joëlle, une femme. Le temps de ses spectacles, elle laisse place à Eclipse, un homme. Une façon de s'exposer, seulement en partie. "Eclipse, c'est parce que je passe de l'ombre à la lumière. Ce n'est pas Joëlle qui monte sur scène, c'est Eclipse." Dès la fin de sa performance, c'est donc Joëlle qui reprend le dessus.

Plus qu'une démarche artistique, le transformisme a fait naître chez Joëlle un véritable engagement. A la recherche de sens, elle se met à questionner les stéréotypes de genre. Elle se rend alors compte qu'en tant que femme, ses gestes ne sont pas anodins : elle a appris à ne pas faire de mouvements trop amples, à ne pas parler trop fort, bref à se faire petite.

"Je me colle de faux poils, je dessine des abdos pour que l'illusion soit parfaite !"

Quand elle s'assied, Joëlle croise les jambes, pose ses mains sur ses genoux pour prendre le moins de place possible. Beaucoup plus à l'aise, Eclipse ne s'embarrasse pas de telles préoccupations et n'hésite pas à occuper l'espace. Et surtout, à oser : "Eclipse fait des choses que je ne ferais jamais en temps normal, même sa démarche est différente de la mienne."

Pour créer ses personnages, elle a donc du déconstruire certaines de ses habitudes, intégrées inconsciemment en tant que femme. Aujourd'hui, sa démarche est presque sociologique. Dans le métro, elle observe le comportement des hommes et la manière dont ils occupent l'espace. "Je me suis rendue compte qu'il n'y avait pas un type d'homme mais des masculinités. Je me les approprie pour les décrypter à travers mes spectacles."

Joëlle après sa "transformation"
Joëlle après sa "transformation" © JC Guillaume

Des shows durant lesquels Eclipse passe par exemple du dandy séducteur au prince déchu. Sa caricature préférée : les masculinités "toxiques". "Je joue beaucoup avec les stéréotypes traditionnels de l'homme socialement dominant, qui ne sourit pas, le regard brumeux". Et pour créer ces 'vrais' hommes, elle n'hésite pas à donner de sa personne. "Je me colle de faux poils, je dessine des abdos, je dissimule ma poitrine sous des bandes. Je colle même des faux tétons pour que l'illusion soit parfaite !"

"J'ai envie de me promener dans la rue et de pouvoir prendre plus de place"

Pratiqué de la sorte, le transformisme devient un véritable outil d'émancipation des femmes. Les ateliers qu'elle anime ont permis à Joëlle de se rendre compte du malaise qu'éprouvent certaines femmes dans l'espace public. "De nombreuses participantes ne viennent pas avec la volonté de monter sur scène mais avec l'envie de pouvoir se promener librement dans la rue, sans avoir peur."

Un constat préoccupant, heureusement adouci par les résultats des ateliers. Une fois leur apparence modifiée grâce au maquillage, la gestuelle des participantes semble s'adapter presque automatiquement. "Leur façon de s'asseoir, de marcher... tout leur langage corporel est différent." Cette façon nouvelle de se comporter leur redonne une certaine assurance, une confiance en elles.

Plus qu'une démarche artistique, le travestissement en homme permet à certaines femmes de se libérer des stéréotypes féminins. C'est le cas de Joëlle qui remarque elle aussi l'influence positive d'Eclipse sur sa façon de se comporter dans l'espace public. Grâce à lui, elle se permet aujourd'hui plus de choses et n'hésite plus à occuper l'espace. "A certains niveaux, Eclipse prend de plus en plus de place. Il m'aide à m'affirmer quand c'est nécessaire."

Le drag king, une figure qui dérange ?

Dans Le chat, l'un de ses numéros favoris, Eclipse entre sur scène en costume noir et chemise blanche, un chapeau sur la tête. Au fil du show, il se déshabille et commence à miauler, gentiment d'abord puis de manière plus agressive. Une manière pour Joëlle de questionner la frontière entre homme et animalité, colère et violence. "Pour moi, c'est une vraie catharsis. Ça me fait du bien de critiquer sur le mode de la rigolade. Et le public a l'air d'apprécier aussi."

Pourtant, les Drag Kings restent malgré eux dans l'ombre des Drag Queens. Pour Joëlle, cette invisibilisation est loin d'être étonnante. Selon elle, le travestissement en femme dérange moins. "On peut manipuler l'image de la femme sans trop de difficultés. L'image de l'homme par contre est sacrée : pas touche !" Elle rappelle aussi que, sous leur robe à paillettes et leur maquillage imposant, les Queens sont... des hommes tandis que les Kings sont des femmes. "Cette absence d'attention à notre égard est aussi liée au fait que l'on soit des femmes", estime-t-elle.

Outre une répression sociale, la jeune femme reconnaît l'influence d'une forme d'autocensure. Être Drag King ne s'est pas imposé naturellement à elle : c'est avec des maquillages très prononcés de femmes qu'elle a débuté. Et quand l'aspect masculin a commencé à l'intéresser, elle s'est retrouvée en manque de modèles, de références. "J'ai été obligée de me former moi-même et d'oser tenter des choses, ce n'est pas toujours évident."

Le milieu du transformisme, pourtant d'apparence plus ouverte, ne se montre pas non plus très intéressé par les Kings. Peu d'organisateurs bruxellois acceptent la présence d'Eclipse sur scène et il arrive régulièrement que le public averti n'ai aucune idée de l'existence de cette pratique. "Pendant mes spectacles, j’ai souvent droit à une introduction particulière pour expliquer ce qu’est un Drag King. Les présentateurs continuent à faire référence à Eclipse en usant du pronom 'elle' alors qu’il est inconcevable d’appeler une Drag Queen 'il'."

"Il ne suffit pas de se dessiner une barbe et de mettre un costume"

Anciennement avocate, Joëlle est aujourd'hui déterminée à vivre de sa passion. "Le statut des artistes est très précaire donc ce n'est pas facile tous les jours." Mais Joëlle persévère. A l'heure actuelle, elle produit un nouveau spectacle tous les trois mois. De l'imagination du personnage à la présentation sur scène, il y a en effet des heures de travail et la mobilisation d'un éventail de compétences. "Je suis à la fois comédienne, maquilleuse, costumière, metteuse en scène et technicien son et lumière. Il ne suffit pas de se dessiner une barbe et de mettre un costume, tout est travaillé." Beaucoup de travail, compensés par une liberté artistique totale.

Cette liberté, elle tente de la partager à son niveau. Elle organise pour cela des ateliers Drag King au Tels Quels Show et travaille à la création de Elles s'affichent, un bar artistique "engagé pour l'égalité femmes-hommes". Un projet qui lui tient à cœur et qui, elle l'espère, permettra à toutes celles qui le souhaitent de laisser libre court à leur imagination et, pourquoi pas, de se transformer en King le temps de quelques heures.