"Nous voulions conserver cette façade iconique noire et blanche le plus possible." Cette façade, c’est l’emblématique peau zébrée de la tour IBM. Désormais appelée Victoria. Celle-ci mute peu à peu en bâtiment multifonctionnel. Doivent s’y loger un hôtel doté d’un bar et un resto panoramique, des bureaux et un coworking. Vous en visiterez l’ébauche lors de l’Archiweek, ces 16 et 17 octobre (lire ci-dessous).

On la reconnaît en effet de loin quand on glisse sur le boulevard Pachéco. Striée de blanc et de noir, la tour surgit des moutonnements verts du jardin Botanique. Elle a quelque chose d’un clavier de piano. Ou d’ordinateur. L’allégorie n’est pas fortuite : en 1978, ses 22 étages sont destinés au géant informatique IBM. Dès 2003, c’est la Police Fédérale qui y établit son QG après une première rénovation. Voit-on alors dans son habit rayé une grille de prison ? Quoi qu’il en soit, les hommes en bleu y restent à peine 10 ans : en 2014, ils migrent à la Cité Administrative, à une encablure.

Du marbre en façade

La tour IBM demeure. Une sphère est envisagée pour s’incruster dans un angle de la rectiligne architecture. Recalée, l’idée est abandonnée. Et c’est la sobriété originelle qui sera conservée quand, en 2022, vous grimperez sur la terrasse panoramique pour siroter un cocktail avec vue sur Bruxelles dans le soleil tombant. Lors de notre passage, c’est une giboulée qui rafraîchit le premier étage, tourbillonnée par son passage entre les tours voisines du quartier Nord. Jan Opdekamp balaye du regard la baie pas encore vitrée. "Lorsqu’IBM bâtissait ses sièges sociaux partout dans le monde, elle leur donnait un graphisme ligné reconnaissable", relate le chef du projet Victoria pour le bureau d’architectes bruxellois 51N4E. C’est l’âge d’or de la multinationale américaine : pour le blanc ivoirin de sa façade, elle opte pour… le marbre. "Mais il lâche à cause de défauts techniques. Lors de la rénovation de 2001, il est remplacé par des panneaux en alu".

Cet aluminium est conservé dans le futur design. Comme la plupart des matériaux. "Rien que le béton, ça représente 60 à 70 %. Au total, on vise 80 % de réemploi", avance l’architecte. Vue par exemple dans la tour Multi à De Brouckère, cette refonte circulaire est aujourd’hui une tendance à Bruxelles. "Le lobby d’ascenseur réutilisera du marbre fourni par Rotor, spécialiste du réemploi. Pour les finitions, le plâtrage, ce sera des enduits de BC Architectes qui proviennent des boues de chantier. Le projet réunit pas mal d’architectes bruxellois", se félicite Jan Opdekamp.


Cette philosophie donnera au lieu son ambiance brute de béton et acier où on voit bien les grasses plantes vertes s’assortir à la canopée du jardin Botanique, qui caressera les premiers étages. Pas si simple. "Nous dissocions les différentes strates de la façade pour inverser la couche de performance". Plutôt que de se loger derrière le béton, celle-ci doit se glisser entre la structure et le nouveau vitrage "pour que le béton soit visible à l’intérieur".

Brut et vintage

Dans cet alliage de matériaux bruts et vintages s’implantera donc un hôtel, de la chaîne londonienne The Hoxton. Celle-ci se plaît "dans les environnements délaissés". Ainsi, sa base tennoodoise, près de 200 chambres "tout en longueur avec deux fenêtres", s’étagera sur 9 niveaux, dont 2 occupés par des restaurants. Celui du 22e, 70 couverts, devrait s’articuler autour de la spécialité péruvienne du ceviche. Le second, dans le pied, sera tout aussi public. Les paliers restant se distribueront entre coworking (5 étages pour Working From, filiale de The Hoxton) et bureau (7 étages).

"En vitrant la base, nous montrons l’activité de la tour, tout le temps, de partout", s’ouvre Jan Opdekamp. Plusieurs entrées y mélangeront les flux d’usagers, qu’ils soient start-upers locataires du coworking, citytrippeurs en escale à l’hôtel ou bureaucrates à demeure. La mixité de la tour Victoria pourrait ainsi "activer les alentours, entre quartier Nord et Botanique", s’engage le chef de projet. L’architecte compte aussi sur le seuil de dalles rouges de la place Victoria Regina, dessiné par Bas Smet, pour ressusciter un bien désertique boulevard Saint-Lazare. D’autant qu’y roulera bientôt le futur tram de Tour & Taxis, qui passera sous la petite ceinture depuis la Gare Centrale, pour déverser ses travailleurs.

"La tour Victoria deviendra l’un des endroits les plus hip et modernes de Bruxelles, j’en suis convaincu", ose le secrétaire d’État bruxellois à l’Urbanisme Pascal Smet (one.brussels). La tour en damier s’avance ainsi comme la reine qui manquait au quartier Nord pour se replacer sur l’échiquier bruxellois.