En visite à Bruxelles, la première mairesse de Montréal a rencontré le bourgmestre de la Ville de Bruxelles. Ensemble, ils ont notamment discuté mobilité, commerce, stade...

"Est-ce qu'on se tutoie ou est-ce qu'on se vouvoie?", demande la première mairesse de Montréal au bourgmestre bruxellois. "Entre Québécois et Belges, on se tutoie. Si on était avec un Français, on se vouvoierait", répond Philippe Close (PS) qui déclenche ainsi les rires de son homologue canadienne.

Elue aux élections municipales de novembre 2017, Valérie Plante était en visite à Bruxelles ce week-end, notamment pour remettre au Manneken Pis un costume d'inspiration montréalaise qui célèbre le 375e anniversaire de la métropole du Québec.

C'est votre première fois à Bruxelles?

Valérie Plante: "J'ai eu le bonheur de travailler au Mémorial de Vimy, en France, comme guide touristique lorsque j'avais 19 ans. Je venais souvent à Bruxelles, surtout pour la vie nocturne. Mais là cela faisait un moment que je n'étais plus venue. La dernière fois, les façades de la Grand Place étaient en travaux. C'est beau la façon dont elle a été remise complètement à neuf."

Le marché de Noël bruxellois est-il à la hauteur de celui de Montréal?

Valérie Plante: "Nous irons le voir après la remise du costume au Manneken Pis mais je suis certaine qu'il va être magnifique. C'est fou de voir à quel point Bruxelles et Montréal ont des points communs, au niveau de la taille mais aussi des problématiques: habitations, transports..."

Vous prévoyez de construire une nouvelle ligne de métro à Montréal, c'est justement le cas aussi à Bruxelles.

Valérie Plante: "J’ai décidé de proposer cette ligne car il n'y a plus eu de nouvelles stations à Montréal depuis plus de 20 ans. C'était la proposition audacieuse de la campagne, cela passait ou cela cassait. La confrontation est très forte en Amérique du Nord entre automobilistes et non automobilistes. Dans le cas de certaines interventions en voirie, des habitants ont déclaré que le retrait de places de stationnement était de l'expropriation."

La transition vers une mobilité durable rencontre beaucoup de résistance ici aussi.

Valérie Plante: "J'ai souvent l'impression que le virage est davantage enclenché en Europe mais peut-être un peu moins en Belgique. J'ai compris que le contexte historique et social fait que la voiture est perçue comme une valorisation et un prolongement de la personnalité de chacun, ce qui ressemble beaucoup aux mentalités en Amérique du Nord où les villes ont été pensées en fonction de voitures. Pendant la campagne, on a abordé le fait qu'il y a différentes formes de mobilité: il y aura la ligne de métro mais aussi des sortes d'autoroutes pour vélos pour traverser rapidement la ville."

Philippe Close: "Il faut prioriser les modes de transport mais pas les rejeter non plus. Je ne suis pas un anti-voiture apriori mais je dis qu’il faut d’abord des quartiers apaisés. En matière de sécurité, la première demande des habitants concerne la sécurité routière aux abords des écoles."

Valérie Plante: "Pour revenir à la confrontation, il faut réfléchir à la manière d'amener des projets audacieux et d'apaisement de la circulation et voir comment on peut jouer avec la grogne. Si on propose d'apaiser la circulation autour des écoles, personne ne peut être contre ça. Il faut parler aux gens là où ça les touche. Oui, nous allons enlever une voie de circulation parce que les enfants se retrouvent en groupe sur un trottoir trop petit et c'est dangereux. Ca ne fait pas toujours plaisir mais bon..."

Philippe Close: "J’aime votre expression: apaisement de la circulation. C’est une bonne idée plutôt que de parler d'interdiction. Nous avons trop souvent tendance à opposer les modes et je pense que c’est une erreur. Soit la voiture, soit le vélo, soit les piétons. Apaisement, c’est parfait. Je vais utiliser ça!"

Valérie Plante: "Quand je parle de transport collectif à la population, je dis qu'à long terme il faudra se positionner pour réduire nos émissions de gaz à effet de serre, pour protéger nos planète et qu'il faut que l'on tente de se débarrasser de la voiture solo. Mais tant que je n'ai pas une offre de transport collectif qui est abordable, rapide et accessible, je peux difficilement demander à ma population d'abandonner sa voiture. C'est là qu'on voit qu'on est loin de l'Europe."

Malgré un réseau de transport public plus développé chez nous, le manque d'alternative valable est toujours souligné par la population.

Philippe Close: "La problématique bruxelloise, c'est que nos métros sont pleins ainsi que certaines lignes de tram. La preuve qu’on doit continuer à renforcer. Et puis nous avons encore, sans les stigmatiser, 235.000 personnes par jour qui rentrent seules en voiture dans Bruxelles. Ces gens sont de bonne foi, ils veulent aller travailler sans passer deux heures dans les embouteillages, mais tant que nous n'avons pas résolu le problème du RER..."

Valérie Plante: "Chez vous, le fait que les sociétés fournissent une voiture à leurs employés est une pratique très répandue. C’est très particulier! Je pensais que nous étions, en Amérique du Nord, ceux qui poussent le plus pour l'utilisation de la voiture solo. Alors quand j'ai entendu ça, je me suis dis 'oh ben dites donc!" (Rires)

Philippe Close: "On a un peu réduit maintenant parce qu'avant vous aviez un avantage en nature fiscale qui était le même que vous ayez une Ferrari ou une Opel Corsa. Désormais le coefficient de pollution rentre dedans, on est sur le modèle allemand. Mais ça reste un complément de salaire."

Valérie Plante: D’accord... Aïe, aïe, aïe... (Rires)

Vous vous moquez carrément de nous en fait là?

Valérie Plante: "Non, non, non! Je ne veux pas avoir de jugement... Mais c'est vrai que cela me semble... On ne peut plus encourager la voiture de façon aussi forte!"

La piétonnisation a fait beaucoup de bruit ici. C'est la même chose à Montréal?

Valérie Plante: "Nous avons eu de la résistance, ça c’est sûr. Nous avons souvent abordé la piétonnisation de manière saisonnière. Par exemple, la piétonnisation du Village gai dans la rue Sainte-Catherine a lieu du mois de mai jusqu'à octobre. Ensuite, on l'ouvre de nouveau à la circulation automobile. Au début, les commerçants hurlaient et disaient qu’ils allaient perdre du chiffre d’affaires. Finalement, ce n’est pas le cas. La piétonnisation amène d’autres défis comme le fait d'attirer des commerces de proximité. Comment s'assurer d'avoir une mixité de commerces dans les rues piétonnes et pas seulement des restaurants et des bars."

Philippe Close: "Nous avons réussi à faire revenir dans certains quartiers des boucheries, des fromageries... Autant l'image du centre-ville est actuellement complexe en raison des travaux, autant on observe un retour d'habitants. On l'observe au niveau de l'Etat civil mais on le voit aussi physiquement. Et donc on a des commerces de proximité qui se sont installés. Mais comme à Montréal l'enjeu et de parvenir à cette mixité et ne pas avoir des rues Horeca. C'est ce qu'on a eu dans l'Îlot Sacré qui est un quartier touristique et on voit que cela ne marche plus. Ce n'est plus fréquenté par les locaux et ça devient un attrape-touristes. Ce n'est pas ce qu'on veut."

Certains estiment que Bruxelles est la risée du monde parce qu'on n'aura pas de stade pour accueillir l'Euro 2020. Vous trouvez aussi que c'est la honte?

Valérie Plante: "Je vais être super honnête avec vous, je n'ai pas suivi ce débat... Chez nous, on construit un stade sur le dos des contribuables en espérant faire venir une équipe de milliardaires. C'est comme un cadeau qu'on leur donne. Je suis pas forcément contre, mais en considérant que mon réseau routier tombe en ruine, que je veux construire du transport public et que j'ai des projets d'habitations sociales, il faut demander aux Montréalais la permission pour investir leur argent pour construire un stade à coup de millions et de millions."

Philippe Close: "Nous avons beaucoup parlé de ce projet et on en parlera encore beaucoup dans les prochains mois. Mais je rappelle que le premier investissement de la Ville de Bruxelles c'est l'enseignement avec 140 millions d'euros en six ans. Il ne faut pas opposer les projets mais les rendre prioritaires. Quand on fait un bilan, c'est le budget qui compte, le reste étant des promesses ou des déclarations. Quand on regarde aujourd'hui ce qui a été le plus dépensé, c'est de l'argent pour construire des places dans les crèches et les écoles. Après personnellement, je trouve qu'il faut une arena nationale. L'avantage de Montréal, c'est qu'ils en ont 20. La question de Valérie, c'est de savoir s'il en faut une de plus. Nous, c'est s'il en faut une tout court."

Vers des échanges de fonctionnaires entre les deux villes

Lors de cette première rencontre, le bourgmestre bruxellois et la mairesse de Montréal ont fait savoir qu'ils comptaient renforcer les liens déjà étroits qui unissent leurs deux villes. Alors que de nombreux dirigeants bruxellois se sont déjà rendus dans la métropole du Québec pour s'inspirer du Quartier des Spectacles, les autres thématiques communes aux deux villes sont nombreuses: un chantier d'envergure dans les rues commerçantes, une nouvelle ligne de métro, la sécurité...

"Les réseaux de maires et les rencontres bilatérales nous permettent d'aller plus vite. De découvrir ailleurs de bonnes pratiques et de les implanter. Mais on voudrait passer au-delà de l'échange de bonnes expériences entre maires pour arriver à un échange de fonctionnaires sur plusieurs mois. Nous le faisons déjà avec notre réseau hospitalier puisque Sainte-Justine est jumelée avec l'Hôpital des Enfants. Mais demain on pourrait imaginer que l'on envoie quelqu'un sur le chantier de Sainte-Catherine et qu'un policier de Montréal vienne observer notre gestion des sommets européens", explique Philippe Close.

"Ce qui est intéressant c'est de voir à quel point les villes prennent de plus en plus d'ampleur sur l'échiquier de leurs pays respectifs. Je pense que le mouvement que l'on appelle le municipalisme prend de l'ampleur", conclut Valérie Plante.