La Grand-Place de Bruxelles a abrité durant plus d’une centaine d’années, le marché aux fleurs. Plantes ornementales, fleurs coupées et annuelles s’y côtoient. Le départ de Jean-Louis Van Malder, dernier horticulteur présent, y met fin.

Cinq générations de Van Malder ont fait fleurir la Grand-Place dès l’aube et par tous les temps. Un grand nombre d’amateurs de plantes, d’habitants du quartier, de commerçants y ont alors leurs habitudes. Sur cette place unique qui a tout d’un théâtre, les acteurs viennent de la terre entière ou de la rue d’à côté. La nature humaine y fait son cinéma sous le regard attentif, toujours bienveillant, de Jean-Louis Van Malder. Une personnalité peu commune, ultime représentant de la tradition des floriculteurs de la Grand-Place.

Des tranches de vie émouvantes, parfois grinçantes, forment, rassemblées dans un livre, un témoignage rare et précieux. Le monde méconnu des maraîchers et des horticulteurs ainsi que leurs conditions de travail y sont décrits sans détour. La solidarité, les rencontres étonnantes, les mille et une anecdotes glanées à l’ombre de l’hôtel de ville s’y succèdent.

La Grand-Place dans le sang

Le seul point de vente des Van Malder est la Grand-Place. Quelques légumes se joignent parfois aux plantes ornementales pour combler le manque de recettes en hiver ainsi que les inévitables sapins de Noël. Leurs terrains de culture se situent au départ dans l’enceinte de la ville. Un parfait circuit court et durable tant vanté aujourd’hui. Mais d’expropriation en expropriation, ils sont forcés de s’en éloigner toujours davantage. Aujourd’hui, leurs serres sont à Dilbeek.

Au fil des années

Les méthodes de production et d’empaquetage ont évolué bien heureusement. Jean-Louis se souvient que, durant son enfance, les annuelles et les plantes vivaces se cultivent directement en pleine terre. Avec pour seul engrais, le fumier de vache ou de cheval. Chaque jour, les plantes prêtes à la vente sont déterrées et rangées dans des caisses pour préparer le marché du lendemain. Là, les journaux récupérés dans les poubelles servent à emballer les ventes. Piètre contenant qui ne tarde pas à se décomposer sous l’effet de l’humidité. L’apparition des conteneurs en plastique a changé les choses.

La clientèle

Parmi ses clients, beaucoup sont de vrais connaisseurs. Le jardin de l’époque change de visage. De purement fonctionnel, il devient décoratif. Bruxelles est alors une ville de bourgeois aisés et curieux. Les plantes ornementales sont un signe extérieur ostentatoire de modernité et de richesse. Les jardiniers plus modestes ne sont pas en reste. Ils constituent la part la plus importante du va-et-vient autour de l’échoppe. À leur tour, ils cherchent à embellir leur environnement. Certes, ils ne viennent pas en voiture comme les plus fortunés ni n’envoient le chauffeur chercher leur commande. Ils se contentent de remplir leur cabas et repartent à pied. Tous sont avides d’informations et d’échanges. Tous font part de leurs triomphes et de leurs déboires qui influenceront les futurs semis. Ainsi les liens établis par les générations précédentes se perpétuent autour de ce point de ralliement, dernier salon où l’on cause de plantes et de bien d’autres choses.

À Dilbeek, la vie continue

En lieu et place du marché aux fleurs, Jean-Louis s’attelle à deux projets. Un livre de souvenirs avec l’aide d’une fidèle cliente libraire et un nouveau potager. Le maraîchage, il connaît. L’essentiel de leurs besoins en légumes a toujours été couvert par la production familiale. Cette fois, il passe du potager en pleine terre au potager surélevé, en buttes et en bacs. La terre est désormais à portée de main et surtout de regard. À ses yeux, quelle que soit la taille du jardin, l’essentiel est de prendre conscience de l’importance de la bonne santé du sol. Des dix premiers centimètres dépendent la qualité de la production. Pour lui, jardiner c’est d’abord savoir être humble. La nature peut être imprévisible et déconcertante. Observer et surveiller ses plantes pour comprendre ce qui se passe. Rester cohérent dans ses interventions. Ne pas avoir de réflexes conditionnés par la chimie. Il n’y a de vrai maraîchage que naturel.

Bien faire et se tenir en joie, voilà sa devise. Fécondité de la terre et le visage de la terre, d’Ehrenfried Pfeiffer paru chez Actes Sud en 2016 est une lecture qu’il recommande à tous.