"Dans ce château, rien n’est vrai".

Depuis le parquet de la "chambre Rubens" du château de Gaasbeek, le regard de Barbara Pecheur porte au plafond. L’architecte du bureau Origin, spécialisée en restauration du patrimoine, pointe les voussettes aux briques ocre, corail et rouille. "Elles sont peintes. Une technique du XIXe siècle pour imiter le style renaissance. C’est très bien fait : les connaissances de l’époque sur les styles antérieurs étaient poussées". Ainsi, un enduit est posé en relief entre les pseudo-briques pour marquer le relief.  "Néogothique, néorenaissant, néoégyptien… : ça permettait aussi de voyager". En satisfaisant l’obsession romantique pour le passé.



Ces trompe-l’œil sont partout à Gaasbeek. Les lambris des couloirs sont faux, ceux des chambres aussi, comme les dalles de la cuisine ancienne dont le damier, surmontant l’imposant lavabo de pierre, n’est que de traits Bordeaux sur enduit. Dans les salons d’apparat, les murs imitent la mode renaissante de pocher des motifs réguliers empruntés à l’héraldique : lions, aigles, dragons… L’impressionnant chantier mené par le bureau Origin, dont le budget de 7 millions d’euros est financé par la Flandre, tente désormais de reconstituer ces imitations. Celles-ci étaient le vœu dans les années 1880 de la dernière occupante des lieux, la marquise Marie Arconati Visconti (lire ci-dessous).

Ainsi, le lambris clair à peine posé, très à la mode dans les intérieurs de 2022 et très pratique ici pour dissimuler les câblages techniques, va très vite s’assombrir. "On les teinte à l’ancienne avec du brou de noix", révèle Kenneth Smet, restaurateur en peinture murale. "C’est la couleur de l’époque. Et en plus, c’est pas cher". Ce spécialiste des peintures historique a aussi passé deux semaines sur la cheminée de l’immense cuisine des lieux. Décapée au scalpel, celle-ci montre désormais une immense fresque reproduisant des armoiries en ciel et orange, rehaussée d’un heaume à cimier. "Les peintures murales sont une des interventions majeures de la reconstitution néorenaissance", précise Barbara Pecheur. "La plupart a été surpeinte en blanc dans les années 80". Pour recouvrer les couleurs et motifs originels, les murs ont été grattés pour approcher le plus fidèlement possible les choix esthétiques de la marquise. Dans certaines pièces, seuls des carrés vert olive ou épinard laissent encore deviner la décoration du XIXe.

© Mathieu Golinvaux

Un ascenseur

L’autre challenge des restaurateurs, c’est de rendre la vénérable demeure du comte d’Egmond "accessible à tous". À 12km à peine de la Grand-Place, au cœur d’un immense parc de 50 hectares, Gaasbeek attire en effet de nombreux Bruxellois en quête de verdure. Mais les pavés et graviers de la cour comme l’agencement alambiqué des salles en rendaient jusqu’ici la visite impossible aux moins valides. Ainsi, une « zone de confort » sera créée à l’extérieur. "Plusieurs petites pentes seront aussi intégrées aux entrées et dans le bâtiment lui-même, dont une porte sera élargie", promet la responsable de projet.

Nouveau joyau des lieux : un ascenseur escamoté derrière les lambris reconstitués accédera au 1er étage. "Trouver l’ascenseur idéal était un vrai casse-tête. Nous avons opté pour un appareil domestique car il embarque moins de machinerie et s’intègre plus facilement à l’architecture", détaille Barbara Pecheur. "Les charnières de la porte seront peintes pour rester discrètes".

© Mathieu Golinvaux

Le dispositif n’atteindra cependant pas le grenier qui, nouveauté, sera ouvert au public. Ce couloir sous les toits mènera aussi à la chambre de Carletto, jusqu’ici inaccessible. C’est le décès dans la tour de ce fils jeune fils de 21 ans qui précipita le départ des premiers membres de la famille Arconati Visconti, en 1839, avant que la marquise Marie y revienne dans les années 1880.

D’autres habitants y coulent désormais des jours heureux. Ou plutôt des nuits : dans les combles niche aux beaux jours une colonie de chauves-souris Celles-ci ne seront pas chassées par l’arrivée des collections dans leur repaire. Barbara Pecheur : "Une cloison les protégera et seules les boîtes d’exposition seront éclairées".  De quoi pour elles ne pas regretter les caves du domaine, où elles passent l’hiver bien au frais.


Deux habitants très célèbres

La forteresse médiévale de Gaasbeek remonte au XIIIe siècle. Le fameux comte d’Egmont en fait sa résidence en 1565. Il n’en profite pas beaucoup : il est décapité sur la Grand-Place de Bruxelles en 1568.

© Mathieu Golinvaux

C’est l’un des arguments qui pousse la marquise Marie Arconati Visconti à s’y établir. Cette Parisienne, née Peyrat, est la fille d’un journaliste et politicien de gauche. Le décès en 1876 de son mari Gianmartino Arconati Visconti, épousé 3 ans plus tôt, la place à la tête d’une immense fortune. Elle possède des palais en Lombardie, Rome, Florence et Paris mais c’est Gaasbeek qu’elle préfère. Elle rénove le château en 1887 et 1898. 

Férue de sciences, d’art, féministe, elle invite beau monde et artiste dans le Pajottenland. Lors de ses soirées, elle n’hésite pas à porter pantalon ! Elle s’invente aussi des devises dont certaines sont aujourd’hui encore peintes au mur de sa demeure. Elle amasse aussi à Gaasbeek une imposante collection de tapisseries, peintures, meubles, armures et sculptures. Ce véritable cabinet de curiosité sera à nouveau visible au printemps 2023 dans une toute nouvelle scénographie. 

En 1921, l’excentrique marquise lègue château, parc et collection à la Belgique, avec obligation d’ouvrir l’ensemble au public.