Comme les autres clubs, le Mirano rouvre ce vendredi 1er octobre. Avec un nouveau logo et, sur la liste des VIP : le Covid Safe Ticket. "C’est le service de sécurité qui assurera le contrôle à l’entrée. Ça sera pas si différent", pense le manager Nicolas Bordier. "Ça n’a pas généré de frais : on scannera via l’app smartphone." Pas de crainte d’incident en cas de refus ? "Les gens savent, ils seront compréhensifs."

À l’intérieur, les 700 ou 800 clubbers respireront grâce à "une technologie de pointe dans sa capacité à renouveler l’air très rapidement". Le gel hydroalcoolique coulera autant que le champagne. Le personnel sera masqué, mais pas en hommage aux turbulentes années 80 à l’ancien ciné tennoodois. L’accessoire, rappelons-le, n’est plus obligatoire pour les clients sous CST. "On fonctionnera comme ça au moins jusqu’au 15 octobre", précise Nicolas Bordier. Rayon musique, le Mirano s’ouvre à la "musique électronique mélodieuse" via un partenariat avec Hangar. "La réouverture est un soulagement : on y travaille depuis 2 ans".

Pour l'occasion, nous avons rencontré Nanard, barman historique de la discothèque la plus mythique de la capitale. Interview.

En 1980, le Mirano ouvre ses portes à Bruxelles. Le club de la chaussée de Louvain devient le phare des nuits bruxelloises pour plusieurs décennies. Un docu retrace son âge d’or, entre bricolage et show VIP à l’hédonisme débridé. Alors que la vie nocturne reprend ce 1er octobre, rencontre avec Nanard, barman historique mais aussi régisseur et… costaud. Un conseil : ne lui parlez pas de "boîte"…

Comment vous êtes vous retrouvé derrière le bar aux premières heures du Mirano ?

"Je n’étais pas prédestiné à une carrière dans le monde de la nuit. C’était un job d’étudiant. Je fréquentais Paul (Sterck, futur directeur du Mirano) dans des "soirées privées". C’était les premières raves, à la charnière des années 70 et 80. J’avais rencontré dans un bar le patron des Gémeaux, une discothèque sur le déclin boulevard du Souverain. J’ai suggéré à Paul de reprendre. Il a payé le loyer en retard et pris possession de l’endroit."

Vous y êtes jobiste?

"Je faisais les écoles avec les flyers. Le week-end, je suis derrière le bar. J’ai 16 ou 17 ans. C’est un job. Mais je suis fan de musique. Donc travailler en discothèque, c’est important pour moi."

Et l’endroit, rebaptisé 'Canotier', décolle.

"Ça prend. Au pif. On n’avait pas de plan. Aldo (Gigli, futur directeur créatif du Mirano, NDLR) revient des States et décore le lieu. Marco (Rolland, futur directeur créatif du Mirano, NDLR), travaille dans le bar. Et c’est cette expérience qui permettra le Mirano. On a aussi une fréquentation par des artistes, la nouvelle génération d’acteurs. Des créatifs d’agences de pub et de communication aussi."

Vous êtes à la pointe ?

"On avait ce laser, un truc de laboratoire. Personne n’utilisait ça. Il était tellement chaud qu’on allumait notre clope dessus. Pour le refroidir, il fallait l’arroser d’eau. C’était si énergivore qu’on ne le branchait que 2 ou 3 heures par nuit. Ça a eu un impact pas possible."

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Vous avez des concurrents ?

"Il y avait un autre endroit, le Circus. Ils révolutionnaient bien la boîte de pépé. Je me souviens des balançoires au plafond sur lesquelles étaient assis des mannequins. C’était comme un cirque hippie. On allait chez eux, ils venaient chez nous : on n’était pas concurrents."

Vous ouvrez le Mirano : pourquoi?

"Le Canotier devient trop étroit. On travaille le week-end au Canotier et la semaine au Mirano. On se planque pour démonter les fauteuils de l’ancien cinéma et les balancer au conteneur pour ne pas éveiller l’attention. On voulait garder la surprise. Dans les caves du Canotier, on fabrique sièges et tables pour le Mirano. Tout se fait entre amis."

Et en famille ?

"Mon frère Étienne, ma femme Coco, mon beau-frère : on travaille ensemble. Notre fille Belinda naît 2 mois après l’ouverture du Mirano. La bande a défilé à l’hôpital : 40 personnes. Et Corinne revient dans le bar directement après. On s’est marié au Mirano : 45 ans qu’on est ensemble."

Ouverture en 1980 : ça se passe bien ?

"Ça décolle direct! On expérimentait tout. On bossait la semaine sur les décors et on faisait la fête le week-end. Les clients s’habillaient en fonction du thème. Et ça a fait boum en dehors de Bruxelles. En plus de la grosse fête tous les 15 jours, on tourne des clips, monte des défilés. Certains clients ont déménagé dans le quartier pour être plus proche du Mirano : tu t’imagines ?"

Votre métier, c’est aussi les décors, parfois immenses.

"On faisait tout avec deux chiques et un ballon. Un jour, Stéphane (Darno De Swaef, danseur et chorégraphe du Mirano, NDLR) me demande une cascade. De l’eau qui coule ! J’ai pensé à la coquille bac à sable de ma fille. J’ai mis des miroirs au fond, de l’eau dedans et on a projeté sur l’écran de cinéma."

Pour les costumes ?

"On récupérait les vêtements déclassés dans les théâtres. C’était terrible. Romains, Renaissance, années 50. On n’a fait que des 'one shots'."

Et la musique ?

"À l’époque, c’est disco et new wave. Moi, je me suis autant habillé hippie pattes d’eph' que punk à crête. J’avais les cheveux bleus. Sauter sur une disco ou dans un pogo, c’est toujours sauter, hein. La musique c’est fondamental pour moi. D’ailleurs, j’aime pas le mot 'boîte'. Je dis 'discothèque'."

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Votre inspiration, elle vient d’où ?

"Ce qu’on fait n’existe pas à Bruxelles. Et les Bains à Paris ne sont pas encore ouverts. L’inspiration principale, c’est le Studio54 à New York. À nous barmans, on nous disait qu’il fallait de beaux mecs, des 'machos men', on nous poussait à faire de la gonflette en salle. Mais on avait 20 ans, on fumait à mort…"

Et les femmes ?

"Ma femme, c’est une des plus belles femmes de Bruxelles. Les hommes s’agglutinaient à son bar. Moi je m’en foutais : je savais que c’était avec moi qu’elle rentrait. Du moment qu’elle vendait son champagne…"

Y a des stars? Vous invitez ?

"Paul n’a jamais payé personne ! Mais on connaissait tous les attachés de presse. Alors ils passaient avec leurs clients. Certains ont dormi chez moi. Je me suis retrouvé à boire un verre avec Rod Stewart quelque part dans un clos privé de Bruxelles. On a vu Grace Jones, Marvin Gaye… Moi, j’étais l’amuseur public pour eux. Je m’occupais des loges, je faisais attention à ce qu‘ils ne soient pas importunés en salle et qu’on ne les photographie pas bourrés. Ils étaient à la maison."


Et vous, on vous reconnaît dans la rue ?

"Évidemment ! D’autant que je passais dans des clips vidéo. Bon, quand on avait des petits problèmes de bagarres, on n’avait pas encore de service d’ordre avec les boutons de culotte dans l’oreille. Alors parfois, je m’y collais."

À cause de votre carrure ?

"Eh, t’as vu la taille de mes mains ! Un jour, un type se présente à moi. Il me dit : "Salut, je suis Nanard du Mirano". Je réponds : "Ah tiens, moi aussi". Il a détalé !"

On buvait quoi au Mirano des années 80 ?

"Whisky, vodka, rhum, champagne. Un petit peu de bière. En bouteille. Parce qu’à la pompe, ça fait bistro. C’est ringard."

Vous finissez par arrêter.

"Avec une vieille voiture américaine, j’ai conçu une voiture publicitaire couverte de capsules pour une grande marque d’eau pétillante. On est en 1986 : je quitte le Mirano. Je suis un créatif. Avec mon carnet d’adresses, je conçois des défilés, des podiums et des étalages pour des parfums de luxe. Mes concepts sont copiés à Paris."

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Et aujourd’hui ?

"Je n’ai plus besoin de travailler pour vivre. Alors je personnalise tous mes objets usuels. Je crée. Mon canapé est un ancien lit d’hôpital. Et puis je customise des choppers, toujours des Harley."

Votre avis sur le monde de la nuit en 2021 ?

"Triste. C’est du business, des produits dérivés. Moi j’ai 10 000 disques. Je mixe des vieux machins pour mon petit-fils de 16 ans dans ses soirées patro. Quel bonheur ! Des jeunes qui dansent sur des vinyles de funk qui grattent, c’est plus intéressant qu’un ordi qui passe du tchack boum."

Si vous aviez vécu le Covid au Mirano ?

"Je me serais fait vacciner direct ! J’aurais même payé pour !"

Ça vous a rappelé une autre épidémie…?

"Ça m’a fait très peur, cette épidémie de Sida. Mais bon, à l’époque, c’était "pour les pédés et les drogués", les méchants. Aujourd’hui, c’est pour tout le monde."