La pièce est rose comme un papier hygiénique molletonné. Au centre trône une reproduction jaune du Manneken Pis, tout auréolé de néons blafards faisant songer à l’éclairage des sanitaires autoroutiers des années 80. Aucun autre mobilier, si bien qu’on pourrait se croire au petit coin. Impression renforcée par des autocollants placardés partout et des dessins crayonnés à la va-vite. Parfois cochons, comme ceux qu’on observe malgré soi quand on se soulage dans une toilette publique.

Les toilettes publiques, c’est le thème "attirant et répugnant" de "Piss & Love", l’expo insolite du photographe amateur Patrice Niset. Avec son collectif Bruxelles Pixels, le Woluwéen a pris possession du 3e étage de l’Autonomie, où s’organise le "Zoom, Quinzaine de la Photographie de Bruxelles". "Je photographie les infrastructures bruxelloises. J’ai fait une première série sur le Canal, puis les points de jonction entre la ville et le chemin de fer", retrace-t-il pour expliquer son cheminement jusqu’aux pispots. "Avec ce sujet, on arrive assez vite à saturation. Les urinoirs sont tous les mêmes. Alors j’ai cherché les urinoirs historiques et me suis tourné vers les symboles bruxellois: Manneken Pis, Jeanneke Pis et Zinneke Pis".

© Julien RENSONNET

Mais Patrice Niset n’est pas satisfait. "La série n’est pas cohérente". Pendant le confinement, il lance des recherches pour enrichir son propos. C’est là qu’il croise la trace de Cristina Cerqueira. Vous la connaissez: cette Madame Pipi travaille au Beursschouwburg, salle de concert du centre de Bruxelles. Où elle propose de payer le service par… un dessin ou un petit mot dans ses carnets. Au fil des années, cette esthète des cuvettes en céramique en remplit plus de 300. C’est ainsi qu’un ou deux croquis enrichissent chaque photo de l’expo, par des allers-retours thématiques, stylistiques ou formels. "En une après-midi, on a exploré mes carnets pour trouver les correspondances. Ça a été très vite", note Cristina Cerqueira. Et ça marche magnifiquement.

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Milliardaires

Il y a par exemple ces urinoirs en bordure du clos des milliardaires, comme sortis d’une jungle urbaine, rehaussés de deux visages regardant à travers les herbes. "C’est comme si les utilisateurs en profitaient pour jeter un coup d’œil chez les riches. Ou l’inverse: les milliardaires qui s’offusquent", sourit le photographe, à qui un travailleur de la STIB a assuré qu’il s’agissait d’un équipement destiné aux chauffeurs sur un ancien terminus.

Plus loin, on retrouve l’inévitable installation bordant l’église Sainte-Catherine. "À Bruxelles, on pisse sur les églises", glisse Patrice Niset. "C’est une sorte de sacrilège. Alors on a choisi ce dessin d’une scène sexuelle entre ange et démon". Et puis, "à Bruxelles, on pisse aussi sur le palais royal. Le contraste est étonnant avec cette inscription qui dit que salir la ville est un délit". En clin d’œil, Cristina a choisi un dessin "d’un mec, sûrement un rappeur, qui pisse sur ses pieds". Et à la face des autorités?

Cette petite galerie des WC bruxellois nous emmène du plus remarquable, comme ces patrimoniales porcelaines Villeroy & Bosch du café Cirio, au plus dégoûtant, soit les rigoles de la rue d’Aarschot. Pris sur le fait aussi, ce car de touristes débarqués au Heysel. "Tous les hommes convergent vers les urinoirs, au pied de l’Atomium. Et les filles? Elles font ce qu’elles peuvent". L’éternelle injustice des lieux d’aisance ressurgit en effet des noir et blanc de Patrice Niset. "C’est pas un scoop: le mobilier urbain est orienté vers les hommes alors que ce besoin concerne l’humanité entière. Je n’ai recensé que 7 toilettes pour femmes sur le Pentagone". Et de filer la métaphore de Jeanneke Pis: "sa prison de fer, j’y vois la connotation du pipi féminin toujours tabou. On l’enferme". Cristina Cerqueira, dont les toilettes au Beursschouwburg sont non-genrées, renchérit: "une fille qui pisse en rue, surtout la nuit, c’est aussi une prise de risque. Elle peut avoir des ennuis". La professionnelle sait de quoi elle parle.

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Pipi de chat

Plus généralement, l’artiste constate que "la Ville fait tout pour que les urinoirs soient invisibles. Les autorités considèrent que ça défigure le paysage. À tel point qu’il faut les chercher, même en connaissant l’adresse". Ils restent pourtant primordiaux pour certains publics, dont les sans-abri dont l’artiste se fait aussi le porte-parole. "Ces lieux gardent mauvaise réputation. Aussi, beaucoup de toilettes historiques ont disparu. Mais il faut admettre que c’est difficile à entretenir même si la Ville les attaque au Kärcher". Patrice Niset pointe encore "une concentration déséquilibrée" de ces équipements: "ils sont soit dans le centre, soit autour du stade".

Et photographier les toilettes publiques, c’est du pipi de chat? "Ce n’est pas facile. Je m’assieds à quelques dizaines de mètres mais surtout, je ne me cache pas. Je déclenche via une app sur mon téléphone, pour ne pas devoir cadrer: c’est moins intrusif. Je pense d’ailleurs que la photographie de rue était plus facile au temps de Doisneau, avec ces appareils Rolleiflex qu’on manipulait en regardant son nombril".

Malgré cette technique, le photographe n’a pas pu éviter quelques pisse-vinaigre, mécontents de s’être fait surprendre en plein soulagement. Pourtant, fort de ses milliers de photos de pissotières bruxelloises, Patrice Niset ne contredira pas sa comparse Cristina Cerqueira: "Très riches ou très pauvres, on est tous égaux face au pipi".

+ "Piss & Love", à voir à "Zoom, la Quinzaine de la Photographie de Bruxelles", à l’Autonomie, rue de l’Autonomie 2 et 4 à 1070 Anderlecht (dans le quartier Midi), jusqu’au 19 décembre, tous les jours de 14 à 18h, entrée gratuite sous CST. Aperçu sur la page Facebook d’Artesio.

© Julien RENSONNET

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