L’association bruxelloise fêtera ses dix ans d’existence au centre culturel d'Uccle ce dimanche.

"Plus lentement ! Tu es touchée par ce que tu racontes, prends le temps de respirer entre tes phrases." Sur scène, Soumaya acquiesce et reprend son texte plus calmement. Dans moins d’une heure, elle donnera vie à son personnage devant une centaine de personnes, dont certaines patientent déjà dans le hall. "Tu peux rajouter deux personnes à mon nom ce soir ? Elles ont payé mais pas réservé." Ici, le théâtre est avant tout familial, un moyen de créer du lien et d’ouvrir les jeunes au monde qui les entoure.

D’où le nom de l’association, Ras El Hanout, qui désigne en arabe un mélange typique d’épices originaires du monde entier. "Ca fait le lien avec nos origines, notre identité. Et puis, c’est marrant de voir les gens essayer de le prononcer. Les néerlandophones y arrivent bien mais c’est plus dur pour les francophones", explique Salim Haouach, un sourire aux lèvres.

C’est lui qui a cofondé l’ASBL voilà dix ans. "C’était un délire entre potes lors d’un Aïd. On ne savait pas ce que ça allait devenir mais on voulait faire notre truc à nous. Quelque chose qui nous donne la parole et nous représente." Décortiquant les discriminations racistes avec humour, Fruit étrange(r), la première pièce de Ras El Hanout est un succès. "On y voyait des têtes et des thèmes qu’on n’a pas l’habitude de voir dans les autres théâtres."

Forte de ces retours positifs, la troupe s’enrichit de voyages aux États-Unis et au Canada pour développer son théâtre d’action et d’intervention. "On fait de l’éducation permanente à travers la création de pièces de théâtre. Ca part toujours d’un travail de terrain pour être au plus près des réalités des jeunes qu’on accompagne." Pour Salim Haouach, Ras El Hanout est un peu une école de théâtre qui n’a pas la vocation de l’être. "Le plus important est de suivre les jeunes à travers six mois ou un an d’atelier. Si à la fin, on a une pièce qui peut tourner au théâtre, c’est du bonus pour eux."

© BAUWERAERTS DIDIER

Atelier après atelier, l’ASBL multiplie les créations et s’ancre dans le paysage artistique bruxellois. "Etre SDF et se contenter des trous dans la programmation d’autrui devenait très dur. On avait besoin de notre espace à nous." En 2015, Ras El Hanout se sédentarise à L’épicerie, un bâtiment situé à deux pas de la maison communale de Molenbeek. "Après les attentats et tout ce qui a été dit sur la commune, c’était un choix symbolique de se s’y installer et d’y amener le théâtre."

Un changement important pour l’association, qui consolide son lien avec les jeunes mais doit désormais faire face à d’autres contraintes. "Ca nous a permis d’être ouverts beaucoup plus souvent et de devenir une deuxième maison pour les jeunes. Après, devenir gestionnaires d’un lieu nous a obligé à nous écarter de notre mission principale pour récolter des fonds, gérer les travaux, etc."

Dimanche, c’est au centre culturel d’Uccle que Ras El Hanout fêtera ses dix ans d’existence. Au programme : des extraits de ses meilleurs spectacles de la saison et le dernier spectacle de l’humoriste français Haroun. "Il est fin, pas vulgaire et engagé, c’est l’un des seuls artistes connus dans lequel on se reconnaît."

Nawal Ben Hamou (PS), ministre de la Cohésion sociale de la Cocof, Bénédicte Linard (Ecolo), ministre de la Culture de la FWB et Valérie Glatiny (MR), ministre de la Jeunesse de la FWB seront également de la partie. "On est content de leur présence, à défaut de reconnaissance, commente Salim, soulignant la difficulté d’obtenir des subsides structurels. Tout le monde reconnaît la qualité de notre travail mais l’administration ne sait pas dans quelle case nous mettre." Les préjugés, difficiles à déconstruire, ne facilitent pas les choses. "On est étiquetés musulmans, on sent que ça joue dans les relations avec certains. Certaines rumeurs nous disent financés par le Qatar mais si c’était le cas, on ne perdrait pas notre temps avec des demandes de subsides de 10 000 euros !"

Mais les difficultés financières n’empêchent pas Salim de se projeter dans l’avenir de Ras El Hanout. "Dans dix ans, j’imagine L’épicerie comme un lieu qui brille. Je nous vois grandir mais pas trop, pour garder ce lieu familial", explique-t-il avant de glisser, songeur : "Après, la nouvelle frontière, c’est le cinéma..."

Pour plus d'informations sur la soirée anniversaire, rendez-vous sur le site de l'association.