"On a acheté beaucoup d’équipement.On a investi.On avait prévu de grosses quantités de pralines pour le 8 mars, Journée Internationale des Droits des Femmes.Packaging, design… Mais le 24 février, tout a changé".

Iuliia Beikun est chocolatière à Kiev. Au soir de l’invasion, avec sa fille de 9 ans et son lapin, elle dort dans sa Prius, au fond d’un parking souterrain. "Il faisait froid.Des gens dormaient au sol". Iuliia "ne panique pas".Elle fait des réserves, mais sait que les abris antiaériens "sont rares" dans sa ville.Elle se résout à partir.Elle met Candy Buffet , sa chocolaterie branchée, en veille."J’ai payé mes employés.Je suis allée vers l’ouest, la ville de ma mère".Mais la menace persiste. "La veille de la guerre, j’avais eu une réunion pour savoir comment diffuser mon chocolat.J’avais un futur".Tout s’évanouit. "Même dans l’ouest, on ne sait pas où les roquettes tombent.Je ne veux pas ça pour ma fille".

© Julien Rensonnet

Spleen

Alors la Prius roule vers la Roumanie."Tous mes employés qui ont des enfants ont fait pareil: la fuite vers l’Europe". Chez ses voisins, Iuliia Beikun démarche les chocolatiers de tout le continent. Elle n’a pas la tête à relancer son business, mais veut juste un toit et un travail."Pour ma santé mentale". Via un confrère néerlandais, elle entre en contact avec Björn Becker, cofondateur de la chocolaterie Mike & Becky à Uccle."Björn me dit que je dois venir à Bruxelles, qu’il peut m’aider.J’avais le spleen.Mais je suis venue", sourit Iuliia dans son élégante robe d’inspiration traditionnelle."On a parlé chocolat.Et on a ce super projet pour promotionner le bean-to-bar ukrainien".

Le "bean-to-bar", c’est l’ambition de concevoir son chocolat de la fève à la tablette. Mike & Becky fait partie des prosélytes bruxellois de la technique. Auprès de ses fondateurs Björn Becker et Julia Mikerova, Iuliia revit. Lui est allemand.Elle est russe.Ils ont de la famille à Moscou. Ces chocolatiers ucclois goûtent aussi peu les idées totalitaristes de Poutine que les chocolats industriels. Dans leur atelier, la fondatrice de Candy Buffet oublie un peu les bombes.Sauf celles au chocolat.

L’histoire apporte autant de réconfort qu’un carré de noir 70%. Après l’émotion du 24 février, le duo bruxellois s’est tourné vers les confrères ukrainiens. Outre Candy Buffet, ils ont réuni 5 autres entreprises ukrainiennes: Sisters A. Chocolate (Loutsk), Stranger Chocolate (Poltava), Sol Chocolate (Tcherkassy), Meetty (Krementchouk) et Healthy Choice (Odessa). "Des passionnés.Ils ont tout investi dans les machines et les fèves.Mais aujourd’hui: laisse tomber! Dans les grandes villes d’Ukraine, plus personne ne pense à s’offrir une tablette à 5€".D’autant que la situation se passe de commentaire."C’est la guerre là-bas.La vraie.L’un de nos contacts ne sait pas réparer ses machines car son ingénieur est au front, avec un vrai fusil".

© Julien Rensonnet

Leur idée pour soutenir les confrères: vendre leurs tablettes ici, en Belgique et partout en Europe.Björn et Julia réceptionnent les merveilles des 4 coins de l’Ukraine et font marcher leur réseau. Les amis de La Haye, Cologne, Paris, Lyon ou Gand les proposent dans leurs boutiques spécialisées. "On a déjà écoulé la moitié du stock".

Toile de jute

Se pose un autre problème: l’approvisionnement est au point mort. Björn se tourne vers ses fournisseurs à Anvers et Rotterdam. "J’ose leur dire qu’on a besoin de fèves mais qu’on ne sait pas payer.Ils ont tous les trois répondu dans l’heure qu’ils marchaient".Les sacs de toile de jute ne sont pas offerts, mais leurs factures s’écrivent sans date."C’est formidable! On payera quand on pourra". Le geste permet aux amis ukrainiens de produire les tablettes, de les envoyer en Europe et d’attendre le produit de la vente avant d’acquitter la note.

Ce 16 mai, deux palettes du précieux or brun patientent au Heysel.Elles partiront vers l’est "quand le camion sera plein". Il s’agit d’aide humanitaire.Donc "pas de paperasse". Mais Björn n’en dort pas plus tranquille. "On ne sait pas jusqu’où le camion pourra rouler.Mais via Telegram, les contacts là-bas se sont déjà arrangés: ils pourront récupérer la cargaison peu importe où elle arrive".

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20.000 tablettes en vue

Avec cette tonne de cacao, les 6 chocolatiers du grenier de l’Europe produiront l’équivalent en or brun 70%. "Soit 20.000 tablettes".Ce n’est pas rien: ça correspond au quart de la production annuelle de Mike & Becky. De quoi faire fondre Belgique, France, Allemagne et Pays-Bas. "Pour promouvoir ce bean-to-bar ukrainien, on a lancé un compte Instagram : Blue Yellow Cacao ". Iuliia Beikun n’a rien lâché sur le design. La vente se fera via les partenaires: comptoirs spécialisés, épiceries et autres torréfacteurs ou bars à café.

Cerise sur la tablette, les combattants ukrainiens auront droit à leurs carrés. Björn: "Une petite quantité de cette production sera expédiée au front, pour offrir un peu de réconfort aux troupes qui défendent le pays. Ça me flanque la chair de poule".

© Julien Rensonnet

Iuliia, elle, pense déjà à relancer Candy Buffet. Même si le look de ses créations laisse peu de doute quant à son expertise, elle espère aussi profiter de Bruxelles pour intégrer à mi-temps l’atelier de l’une ou l’autre de nos vedettes du chocolat. Björn: "C’est une pro, elle n’a pas besoin de faire ses preuves". Et ensuite? "J’ai de nouveau un futur. Je reviendrai à Kiev quand la guerre sera finie.Je ne sais donc pas quand". C’est sûr: Iuliia n’est pas chocolat.

À Kiev, on veut du chocolat coloré, mais surtout pas brun

Le marché du chocolat semble très différent à Kiev.Le plus surprenant pour un consommateur Belge: "l’Ukrainien ne veut pas de pralines brunes".C’est ainsi que les créations de Iuliia Beikun se déclinent en bleu nacré, vert peau de serpent ou rouge cerise."Les clients sont surtout des entreprises qui commandent des pralines aux couleurs de leurs logos".Avant la guerre, les plus grandes multinationales s’arrachaient leurs ballotins.

Les jours fériés, comme la fête des mères par exemple, dopent les commandes: "Pour ces fêtes, on crée plus de 2.000 pralines par jour.On travaille comme des hamsters dans leur roue". Pour Noël, Candy Buffet propose aussi des… piñatas. Ou des calendriers de l’avent designés spécifiquement.

© Instagram - Candy Buffet

Le chocolat du président

En Belgique, le "bean-to-bar" commence à percer avec notamment des ambassadeurs de prestige comme Pierre Marcolini. L’Ukraine, elle, ne s’y est mise qu’en 2021. Les rayons là-bas restent en effet archi-dominés par la marque Roschen, fondée par l’ancien président Petro Porochenko. "C’est un chocolat bas de gamme, très bon marché. C’est pourquoi certains Ukrainiens ne comprennent pas encore pourquoi acheter des tablettes bean-to-bar. J’aimerais éduquer les gens, notamment ma communauté, qui représente surtout des femmes entre 35 et 40 ans avec enfants et disposant de forts revenus".

Au comptoir Instagram de Candy Buffet, ils sont plus de 15.000 à attendre le retour de Iuliia pour goûter ses grands crus.