Arrivé à Bruxelles en 2014, le jeune réfugié irakien termine aujourd’hui sa formation de pilote à Ostende.

"La liberté dans toutes les directions. Juste la liberté. Et beaucoup d’énergie.” Plutôt bavard, Yusur Abdulwahhab a du mal à trouver les mots pour décrire ce qu’il ressent quand il est dans les airs. Les étoiles qui font briller ses yeux lorsqu’il y pense ne laissent cependant planer aucun doute : la sensation est incroyable. Elle l’est d’autant plus que le parcours du jeune homme fut semé d’embûches.

Revenant peu à peu à la réalité, il allume sa cigarette et raconte. Son enfance en Irak avec ses quatre frères et sœurs. L’absence de formation pour devenir pilote. Et la violence des conflits qui ravagent le pays. Il se souvient de son départ d’Irak alors qu’il est à peine majeur. Sa famille se tourne d’abord vers la Jordanie puis la Turquie. Avec son frère, il décide de tenter sa chance en Europe. Leur choix se porte sur Bruxelles. “C’est une ville multiculturelle. Et puis, on nous a dit que c’était plus facile qu’en Allemagne”, explique-t-il avant d’ajouter : “Et il y a de bonnes formations pour devenir pilote !”

En 2014, les deux frères atterrissent donc à Zaventem. Ils se présentent comme demandeurs d’asile et sont emmenés dans un centre fermé. Un mois plus tard, leur demande est acceptée : ils sont officiellement réfugiés. “On a eu de la chance. On est arrivé avant les Syriens, il n’y avait pas beaucoup de monde à ce moment-là.” Après deux semaines au Petit Château, ils trouvent un logement à Anderlecht. Là, les choses se compliquent. “J’ai passé des entretiens dans des écoles de pilote à Charleroi, Anvers et Ostende.” À chaque fois, le problème est le même : Yusur ne s’exprime qu’en arabe et n’a pas les moyens financiers pour suivre de telles études, très onéreuses.

© DEMOULIN BERNARD

Le CPAS lui conseille d’apprendre rapidement l’une des langues nationales et de revoir ses ambitions à la baisse. Pendant un an, le jeune homme met donc son rêve entre parenthèses pour prendre des cours d’anglais. “Les gens autour de moi disaient que j’étais fou : pour eux, je devais apprendre le français ou le néerlandais et aller travailler dans un restaurant ou un supermarché.” Mais Yusur n’en démord pas : il veut devenir pilote. Il accepte néanmoins de suivre des cours de français, “pour leur faire plaisir”. Une fois l’anglais maîtrisé, il retourne toquer à la porte du Ostend Air College qui lui demande plusieurs milliers d’euros par an. “J’ai demandé de l’aide financière au CPAS mais elle a été refusée.”

Yusur se tourne alors vers ses proches : famille et amis lui envoient leurs économies, son frère demande un prêt à la banque. Sans prévenir le CPAS, il entame les cours comme un pied de nez à tous ceux qui ne croient pas en lui. “Les gens pensent que les réfugiés viennent pour profiter de l’argent du CPAS. C’est faux : je suis venu pour apprendre à piloter des avions. Réfugié est juste un statut, ça ne me définit pas.”

Aujourd’hui, Yusur a validé tous ses examens théoriques. Encore quelques semaines de pratique et il sera officiellement pilote de ligne. “Il n’y a pas si longtemps, ça paraissait impossible. Personne ne croyait en moi. Aujourd’hui, je sais que je l’ai fait”, commente le jeune homme, à la fois apaisé et ému par ce constat. Serein, Yusur sait qu’il trouvera désormais facilement du travail. Il a déjà de bons contacts avec Turkish Airlines. “Mes parents se sont réfugiés en Turquie, ça me rapprochera d’eux.” Mais le jeune homme veut d’abord tenter sa chance chez Brussels Airlines. “Ils sont très sélectifs mais je serais super-content de travailler pour eux. Et puis, ça me permettrait de rendre à la Belgique l’aide qu’elle m’a apportée jusqu’ici.”