Franco Dragone, quelques jours avant sa mort : "Le plus important, c'est l'image que l'on parvient à imprimer dans la tête des gens"

Quelques jours avant l'édition 2022 de Décrocher la lune, le regretté Franco Dragone, décédé il y a quelques jours, nous confiait son enthousiasme quant à la version de Fabrice Murgia de "son" bébé créé 22 ans plus tôt et nous parle de sa conception du métier de metteur en scène.

Thomas Donfut
Franco Dragone, quelques jours avant sa mort : "Le plus important, c'est l'image que l'on parvient à imprimer dans la tête des gens"
©BELGA

Vendredi dernier, Franco Dragone quittait ce monde après avoir fait rêver des millions de personnes avec ses mises en scène spectaculaires. Une dernière fois et sans le savoir, à peine quelques jours plus tôt, il avait assisté à La Louvière au décrochage de la lune par Sancho. Quelques jours avant le spectacle, il nous avait confié toute l'importance que pouvait revêtir l'opéra urbain pour les Louviérois. "Décrocher la lune, c'est une véritable expérience de participation citoyenne. Dès la première édition, l'intention première du spectacle était celle-là", nous avait expliqué le metteur en scène de 69 ans. "Mais il fallait qu'on ait un impact visuel spectaculaire afin d'attirer l'attention du monde sur nous. Tout le temps, on a voulu mettre en avant le Louviérois. Ce spectacle a généré des ateliers, des vocations. Il a évolué depuis sa première édition et allait cette année dans la bonne direction, celle originelle du projet."

Sans oublier de remercier Luc Petit pour "son travail remarquable", Franco Dragone respectait la vision de Fabrice Murgia sur cette huitième édition de Décrocher la lune. "Ici, pour répondre aux souhaits de la Ville, Fabrice a combiné spectacle, cinéma et démarche citoyenne. Il vient de la même école que moi c'est-à-dire celle du théâtre action, avec des comédiens non professionnelle tout en gardant le côté spectaculaire, en trouvant la justesse de l'interprète, du moment, de la scène, de l'écriture. J'ai eu l'occasion de suivre les différents ateliers par vidéos interposées et je suis satisfait du résultat. Je peux déjà imaginer l'impact que pourra avoir ce spectacle sur un échantillon de la population louviéroise. Ceux qui auront vécu cette expérience seront les véhicules qui vont colporter cette bienveillance qu'ils sont en train de vivre. La dynamique, les interactions entre les gens lors des prémices à n'importe quel type de manifestation culturelle, c'est ça qui qui compte. Une démarche influence toujours le résultat final et donc si tout se passe bien pendant les préparatifs, il n'y a pas de raison que le spectacle en lui-même se déroule mal et vice-versa."

Pour Franco Dragone, Décrocher la lune a aussi pris une dimension introspective. "Peu importe le visuel in fine, ce sera une expérience réussie pour ceux qui la vivent. C'est ce qu'on espère toujours lorsqu'on crée un spectacle, remplacer toutes les mesures coercitives que l'on prend simplement parce qu'on a peur de l'autre. Ici, c'est l'apprentissage de l'autre. Et avec ce qu'il se passe aujourd'hui sur la planète, on le voit, la peur de l'autre est toujours bien présente. Décrocher la lune prend le contre-pied de ce fait et va dans le sens d'une expérience de vie qui altère cette sensation."

La voie empruntée par Fabrice Murgia cette année plaisait particulièrement à celui qui restait le directeur artistique de Décrocher la lune. "Il a compris le message originel du spectacle, particulièrement avec ce qu'il a fait du boulevard Mairaux qui lie le pouvoir laïque, le pouvoir religieux et les gens, idée originelle de Décrocher la lune. Ce nouvel espace qui restait inexploité depuis 20 ans, c'était la fête, le Carnaval, la kermesse. L'e point de départ de Décrocher la lune, c'était de raconter l'histoire de la ville de La Louvière où nous avons tout essayé. Charbon, acier, verrerie... Et après avoir tout essayé, "ils" (Sic) nous ont tout pris, on fermait les usines toutes les semaines ! Alors, il ne nous restait plus que de décrocher la lune pour avancer."

Utiliser ce boulevard comme nouvelle scène du spectacle, c'était un risque pour Franco Dragone. "Lorsqu'on lance un spectacle, lorsqu'on crée une telle expérience, il faut toujours penser non pas à la sensation mais bien à l'image que vont garder les gens en tête une fois à la maison. Les images, l'imagination, sont en effet bien plus fortes que les sensations. Par exemple, si un artiste jongle avec du feu et qu'il s'approche de vous, ça n'ira pas car vous aurez peur et cette sensation va vous dominer. Par contre, s'il reste bien éloigné, votre imagination peut travailler et permet de retenir une image mémorable de l'expérience que vous êtes en train de vivre. Pour l'édition 2022 de Décrocher la lune, Fabrice a eu l'intelligence de gérer cet aspect des choses par le film, ce qui permettra au spectateur d'imprimer une image de façon durable."

L'image que les gens retiendront de Franco Dragone, c'est à coup sûr celle d'un homme qui n'a jamais eu peur de se lancer des défis que tout le monde pensait impossibles pour un Louviérois, immigré et fils d'ouvrier.

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