A Binche, le Mardi Gras ne sera jamais un jour comme un autre, carnaval ou pas. Malgré l'annulation de l'édition 2022, passée à la trappe à cause de la crise sanitaire et d'un "baromètre corona" selon lequel les conditions n'étaient pas encore remplies pour organiser une telle manifestation populaire, les bruits des tambours ont réveillé la cité du Gille.

Mais pas comme d'habitude puisque c'est derrière les portes closes que ceux-ci se faisaient entendre, dans les maisons de gilles réunis comme pour un ramassage, pour danser au son d'une aubade matinale, un ramon dans une main et une flûte de champagne dans l'autre. Pour maintenir le lien, voir les camarades et affirmer que l'esprit du carnaval persiste, quoi qu'il en soit.

C'est ce qu'on fait les Récalcitrants, réunis chez leur président de société dès 6h du matin avant de s'attabler pour un déjeuner aux huîtres et au saumon, rien qu'entre eux et leur cercle proche. Afin de vivre l'esprit du carnaval. Un esprit que Sophie a voulu capter. Après avoir déjeuné avec la société, elle prend ce matin l'apéro dans un café de la Grand-Place avec quelques amis. Binchoise de famille et de cœur, elle habite Munich depuis 26 ans, mais remonte chaque année à Binche pour participer à la fête. "Mon père était gille, mon cousin et mon filleul le sont…"

Malgré l'annulation du carnaval, pas question pour elle d'oublier son pèlerinage annuel en terre carnavalesque. "L'esprit du carnaval, c'est un partage. Cette année, c'est mon premier non carnaval et je peux vous assurer que c'est profond et intense", explique-t-elle, légèrement émue. Cette intensité est difficile à percevoir pour un non-Binchois, mais elle explique pourquoi certains cafés sont fréquentés depuis 7h du matin alors que la vie habituelle suit son cours ce mardi, que les commerces ouvrent leur volet...

Pour illustrer l'esprit ardent du carnaval à Binche, Sophie nous raconte un épisode douloureux. "Mon père était décédé depuis quelques mois. Le premier Dimanche Gras qui a suivi sa mort, j'ai ressenti pour la première fois autre chose que de la tristesse quand j'ai ouvert la porte de la maison. Je ne suis donc pas étonnée de voir autant de gens."

Provocation gratuite

Un peu plus loin, devant le café Central, un groupe brave l'interdiction de musique en rue, sous l'œil réprobateur de certains gilles. "Il faut savoir jouer avec les règles, lâche l'un d'eux. Ici, c'est de la provocation gratuite, ce n'est vraiment pas une bonne idée", estime-t-il le regard triste, mais déjà tourné vers l'an prochain.

Rapidement, la police, dont les patrouilles en centre-ville sont incessantes, intervient diplomatiquement pour faire cesser le raffut et l'orienter dans le café. Une tension commence à poindre, du fait de l'alcool imbibant déjà certains individus se sentant pousser des ailes de révolutionnaires. La police finit par quitter les lieux quand la voie publique est libérée de ses tambours. Toute la journée, elle va s'employer à ce que Binche ait l'air d'une ville normale, où une activité ordinaire suit son cours. Avec des cafés anormalement fréquentés d'où s'échappent des bruits de tambours.