Charleroi Spirou, Gaston, Lucky Luke… un esprit typiquement hennuyer.


En Belgique, deux types de bande dessinée ont changé le paysage BD à tout jamais. L’école de Bruxelles, via le journal Tintin, qui se base sur les traits réalistes et épurés et met en scène des histoires crédibles, et l’école de Marcinelle, via le journal Spirou, qui au contraire préfère des dessins expressifs, caricaturaux, et des récits plus fantaisistes.

C’est cette dernière tendance chez les auteurs de BD qui nous intéresse. Rebaptisée parfois "école de Charleroi", elle puise sa source dans les éditions Dupuis, fondées par un certain Jean Dupuis, hennuyer dans l’âme, né et mort à Marcinelle. C’est son esprit d’entreprendre qui l’a poussé à lancer sa propre imprimerie, dans sa cuisine, en 1898. C’est son attachement à Charleroi qui l’a fait rester dans la région après un incendie destructeur et deux guerres mondiales. C’est son esprit familial - et un peu catho - qui l’a amené à créer quarante ans plus tard le journal de Spirou, confié à ses deux fils, et qui a changé le monde de la bande dessinée pour toujours.

"Le nom typiquement wallon de notre nouvel hebdomadaire (Spirou, NdlR) reflète bien l’esprit du journal. C’est un enfant espiègle, primesautier, en bonne santé, farceur à l’occasion, mais qui a bon cœur : c’est un modèle, le Champion de la Belle Humeur !", écrivait le père de famille dans ses carnets. Le voilà l’esprit carolo, hennuyer, encore aujourd’hui cher aux gens du coin. La province, les ouvriers, le peuple… le personnage a vite parlé à toute une frange de la population jusqu’à présent laissée sur le côté par la bourgeoisie bruxelloise.

Après les guerres , tout s’est vite enchaîné : Rob-Vel et Jijé donnent un coup de jeune au Spirou, alors concurrencé par les comics américains. Les deux artistes sont suivis de près par Franquin et Morris, éternels auteurs de Gaston et Lucky Luke. C’est le début d’un succès fou : Peyo (Les Schtroumpfs), Roba (Boule et Bill), et des dizaines d’autres auteurs emblématiques font la file pour avoir une place dans Spirou. Même la France y envoie ses meilleurs talents.

Le rayonnement de Dupuis perdure encore aujourd’hui. Le rachat en 2004 par Média-Participations n’empêche pas les éditions carolos de rester principalement basées à Marcinelle. C’est ainsi, bon gré mal gré, que la région de Charleroi, ses valeurs ouvrières et sa résilience, a déteint un peu sur le reste du monde… à travers la bande dessinée.