Dans la nuit du 13 janvier 2018, les intéressés ont embarqué une jeune liégeoise, alors âgée de 19 ans. La jeune fille était sortie avec des amies au "You", une boite bruxelloise.

La jeune fille avait bu. Elle est sortie de la boîte de nuit seule et désorientée. Alors qu’elle marchait, elle a été abordée par trois hommes. Ces derniers lui ont proposé de la raccompagner chez elle, c’était le début de son calvaire.

Ils lui ont pris son GSM. La jeune fille a été emmenée à Charleroi , dans un studio situé dans la rue des Trois Pistolets. Elle a déclaré avoir été droguée avec du cannabis et des médicaments. Elle aurait aussi été forcée d’avoir des relations sexuelles avec plusieurs hommes. Des viols qui se sont prolongés jusqu’au dimanche où deux autres protagonistes sont arrivés dans l’appartement et l’ont également violée. Les faits auraient été filmés par un des suspects.

Alors que les suspects sont partis pour s’acheter à manger, elle a réussi à retrouver son GSM. Elle a allumé son téléphone et a activé la géolocalisation. Elle a réussi à prévenir son frère et la police locale est intervenue sur place. La jeune femme a été retrouvée prostrée.

Les suspects sont bien connus de la justice. Ils ont prétendu que la victime était d’accord et qu’elle pouvait quitter les lieux quand elle voulait. L’un des hommes a même déclaré qu’elle était amoureuse de lui…

Les suspects ont été placés sous mandat d’arrêt. Mais pendant sa disparition, la jeune femme a été cherchée et l‘affaire a été médiatisée. Et sous la pression, elle a même déclaré qu’elle était consentante. Après ces nouvelles révélations, les inculpés ont été libérés.

Mais après deux ans, elle n'a pas pu continuer: "elle ne voulait plus que l’on parle de cette situation" , indique Me Nathan Mallants l’avocat de la jeune femme. "Elle a très mal vécu que son identité soit exposée. Elle pensait qu’en disant que c’était consenti, plus personne n’en parlerait... Aujourd'hui, elle ne parvient pas à vivre avec cela. Elle ne voudrait pas que les auteurs provoquent d’autres victimes. Elle ne peut pas vivre avec cela sur la conscience. Ma cliente était dans une détresse extrême et continue de vivre dans la terreur" , termine Me Mallants. L’expert psychiatre estime que la jeune femme est crédible.

Depuis 2018, les intéressés, déjà connus pour des faits de violence, ont été arrêtés pour d’autres faits.

Ce qu'en pensent les psychologues

La jeune victime a donc appelé à l'aide, puis a finalement dit que ce n'était pas un viol à la justice, et s'est ravisée récemment ne pouvant supporter que ses bourreaux soient en liberté. Comment peut-on en arriver là? On a posé la question à Danièle Zucker, docteure en psychologie et analyste du comportement criminel, qui prépare d'ailleurs un livre sur la question du viol.

"Ce sont en fait des mécanismes de défense", explique-t-elle. "Il y a le fait que la victime veut avoir la paix avec elle-même. Quand on a été violé, c'est le début de l'enfer, et certaines victimes veulent se persuader elles-mêmes qu'il n'y a pas eu viol pour tenter de continuer leur vie. L'autre mécanisme, c'est de dire "j'étais consentante", parce qu'on n'a pas envie que les autres nous perçoivent comme une victime et arriver à continuer sa vie: on n'a pas à se dire qu'on était dans une situation d'impuissance totale. Sous un viol, il y a quelque chose d'une violence quasi inhumaine, c'est une domination ou une vengeance, ou un état de colère. Vous savez, quand vous avez des témoins ou des survivants de génocides, souvent ils expliquent qu'ils sont sortis de leurs corps pour ne pas avoir conscience de ce que le corps est en train de subir. Par la suite, il n'y a rien d'étonnant à ce qu'on choisisse le déni ou la banalisation. C'est pour pouvoir survivre. C'est un grand classique, aussi chez les garçons qui ont été violés: ce n'est pas tout à fait un viol, ils étaient un peu curieux, c'est arrivé et voilà... Ici, ce n'est pas étonnant que deux ans plus tard, elle en soit arrivée à se dire que ce n'est pas la bonne voie pour s'en sortir. Et l'autre possibilité c'est aussi qu'elle a eu peur: peur d'avoir des menaces, surtout s'il y en a encore qui courent les rues, peur de les voir redébarquer, peur de se voir victimisée encore. Il ne faut pas minimiser cette peur. Tout cela me paraît malheureusement classique comme réaction. Et tout à fait compréhensible aussi."

Après s'être renseignée en lisant quelques articles de presse avant de nous répondre, Danièle Zucker n'est d'ailleurs pas étonnée de la tournure des événements. Et aucun doute, pour elle, il s'agit bien d'un viol : "C'est tout à fait classique, il suffit de regarder les auteurs: il y a du vol avec violence, des abus de confiance, quelqu'un sorti récemment de prison. C'est un grand classique: vous trouvez chez les violeurs une grande corrélation avec des délits non-sexuels. C'est en fait un style de vie: ils sont délinquants sexuels et non-sexuels. J'ose d'ailleurs espérer qu'il y aura une enquête non seulement sur cette victime, mais sur toutes les autres victimes potentielles... parce qu'ils n'en sont probablement pas à leur coup d'essai, les recherches montrent que les premiers vols se font à 13-14 ans en moyenne. Et ici, ils ont plus de 25 ans."